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Pour une école vraiment laïque, c’est-à-dire émancipatrice et égalitaire, Christine Passerieux*

Il n’incombe pas à l’école d’éduquer à la laïcité mais bien de la faire vivre, comme garantie de la réflexion dans tous les champs disciplinaires.

L’école française est l’une des plus discriminantes des pays de l’OCDE : les écarts ne cessent de s’y creuser d’année en année, dans une étroite adaptation aux besoins du marché. Ses élèves, convaincus que l’erreur relève de la faute, manifestent dans les tests PISA plus d’aptitude à répondre à des QCM qu’à réfléchir.

Quels rapports
avec la laïcité ?

Sans doute aucun, dans une conception de la citoyenneté dévoyée par une idéologie libérale qui ou bien l’oppose étroitement au religieux ou bien la cantonne à la sphère professionnelle. La laïcité est bien malmenée, y compris à l’école. Mais le ministère de l’Éducation nationale en propose une conception à la fois étroite et erronée notamment à travers la Charte de la laïcité, à laquelle il assigne pour objectif de rappeler « les règles qui permettent de vivre ensemble dans l’espace scolaire et d’aider chacun à comprendre le sens de ces règles, à se les approprier et à les respecter ». Comme s’il suffisait de faire vivre ensemble les élèves et de leur faire intérioriser un certain nombre de règles de comportement pour les placer dans une situation d’égalité !
D’ailleurs que peuvent penser les élèves issus de milieux populaires de ce vivre ensemble lorsque la politique de carte scolaire les contraint à se concentrer dans les établissements les plus en difficultés ?
Que peuvent-ils penser d’une laïcité censée assurer « une culture commune et partagée » alors qu’ils sont relégués dans des filières courtes et n’ont pas accès aux mêmes études que les autres ?
Comment ces élèves peuvent-ils croire que « les enseignements sont laïques » alors qu’ils sont chaque jour confrontés à la soumission de l’école aux impératifs du marché, et à son idéologie ?
Comment peuvent-ils être dupes lorsqu’il leur est affirmé que la laïcité « permet l’exercice de la liberté d’expression » alors qu’une école à deux vitesses ne dote pas la moitié d’entre eux de la formation intellectuelle nécessaire pour réussir et affronter une société qui se complexifie et qu’ils n’ont par ailleurs pas d’espace institutionnel dédié à l’exercice de cette liberté fondamentale ?

Construire
une pensée autonome

Le retour à l’histoire de la laïcité est plus que nécessaire depuis qu’elle est instrumentalisée pour mener une campagne assez décomplexée contre les populations d’origine arabe sous couvert de lutte contre l’islamisme. Condorcet a défendu une conception révolutionnaire de la laïcité comme fondement de la liberté de penser dans une école se donnant pour mission d’émanciper de toute imposition dogmatique. Plus tard Jaurès écrira : « qu’est-ce que la laïcité ? C’est la démocratie ? Qu’est-ce que la démocratie ? C’est l’égalité des droits ».
Il est urgent de refonder l’école afin qu’elle soit enfin émancipatrice et égalitaire. C’est possible, de nombreuses pistes existent, issues de la recherche universitaire, pédagogique, ou encore de pratiques déjà à l’œuvre dans les classes qui font la démonstration qu’il n’y pas de fatalité à l’échec scolaire ségrégatif.
Pour que l’école exerce véritablement à la construction d’une pensée autonome, libre de toute forme d’imposition idéologique, confessionnelle, économique, pour qu’elle promeuve du commun, dote tous les élèves d’où qu’ils viennent d’une culture sans laquelle ils demeureront soumis aux exigences du marché comme à tous les dogmatismes, il faut repenser le cahier des charges.

C’est, comme première étape, la mise en actes de l’article de la loi d’orientation, défendu par les sénateurs du groupe communiste, républicain et citoyen (CRC) qui stipule que « tous les enfants sont capables d’apprendre et de progresser ». C’est une rupture radicale avec l’idéologie des dons (qu’elle s’appelle handicap socioculturel ou égalité des chances), et, affirmer l’égalité de tous les enfants quant aux capacités, c’est en même temps affirmer l’égalité des droits d’accès à la culture.

La laïcité n’est pas
la neutralité

Pas plus que ne le sont les savoirs transmis et les modalités de cette transmission. La séparation de l’église et de l’État ne met pas à l’abri de dogmatismes de toutes sortes : les élèves de CP apprennent à lire dans des manuels sexistes ; les sciences économiques sont fermées à toute doctrine autre que libérale ; les « bonnes pratiques » prônent la bienveillance plutôt que le traitement égalitaire ; la personnalité est un déjà là qu’il s’agirait seulement de développer alors qu’elle se construit dans la rencontre avec l’autre … La liste est longue.
Toute éducation/instruction est porteuse de valeurs, de théories qui se dévoilent… ou pas. Elle peut entraîner à la soumission ou au contraire à une approche critique des objets de savoirs. Comme le dénonce Jean-Paul Jouary (Croyance et croyance, Carnets Rouges, septembre 2015) de nombreuses connaissances sont transmises à l’école en tant que « vérités auxquelles il faut croire ». Ce qui relève en réalité d’une construction non linéaire, inscrite dans une longue histoire collective, est peu soumis au doute et au questionnement. S’il n’est pas possible de reconstruire tous les savoirs de tous les champs disciplinaires, l’importance est décisive d’une approche anthropologique des savoirs qui permet d’en comprendre la genèse et donc le sens qui s’y attache : toute découverte, toute invention conceptuelle ou technique est une réponse produite par les hommes pour dépasser des obstacles, sortir d’impasses. Alors plutôt que de se sentir contraints à accepter des « vérités », se soumettre à un nouveau catéchisme, les élèves doivent découvrir que pour comprendre le monde il faut le questionner plutôt que de répondre à des questions. Ce qui participerait largement à donner plus de « saveurs aux savoirs » (ASTOLFI, La saveur des savoirs, PUF) et éviterait certaines oppositions violentes à ce qui est vécu comme une imposition à adopter un autre point de vue que le sien. Cet appel à la réflexion aurait sans doute évité ce que les média et le ministère ont qualifié « d’incidents graves » en janvier dernier, largement relayés quoique très minoritaires, des jours durant, qui pour certains disaient un refus de la stigmatisation et de la contrainte. L’école n’a pas rempli son rôle en dénonçant des enfants plutôt que de créer les conditions d’une mise à distance nécessaire pour réfléchir.
Interroger sans relâche les événements, les situations n’est ni naturel ni spontané. C’est en cela que laïcité et école sont indissociables. Et lorsque l’institution scolaire différencie les apprentissages, au nom des différences objectives entre élèves, elle contribue à creuser les écarts car elle ne les dote pas tous de ce qu’une partie d’entre eux construit dans le milieu familial. Les exigences doivent demeurer les mêmes pour tous. L’adaptation à ce qui est mensongèrement présenté comme les goûts et les intérêts (naturels ?), individualise les apprentissages et contribue à creuser les écarts. Pour ce faire l’école doit doter les enfants les moins connivents avec ses pratiques, des outils cognitifs, langagiers que d’autres maîtrisent grâce à leur origine socioculturelle. L’école doit donc bien être le lieu de l’apprendre ensemble, et non d’un vivre ensemble qui est une véritable tenue de camouflage pour ne rien changer à l’existant. Apprendre ensemble au sens de construire grâce au collectif ses propres apprentissages, dans la confrontation à la différence de regard, de point de vue.

Le risque est grand à l’école d’une laïcité assimilée à une contre-religion, avec ses règles et ses cérémonies collectives imposées (la fameuse minute de silence en janvier 2015), qui au nom d’une prétendue neutralité évacue le questionnement critique et l’élaboration de réponses. Il n’incombe pas à l’école d’éduquer à la laïcité mais bien de la faire vivre, comme garantie de la réflexion dans tous les champs disciplinaires. Pour que les élèves apprennent à confronter, comprendre, analyser, discuter, douter, interpréter en étant dotés des outils de conquête de leur autonomie. C’est en les engageant à se déplacer de l’opinion vers la raison que l’école peut leur permettre de s’émanciper. 

*Christine Passerieux est rédactrice en chef de Carnets rouges, revue du réseau École du PCF.

La Revue du projet, n°52, décembre 2015
 

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