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La laïcité comme liberté, Guy Coq*

C’est précisément au nom de l’article 1 de la grande loi de 1905 que la République laïque doit accueillir l’islam, comme en 1905 elle accueillait le christianisme et le judaïsme.

Dans la confusion qui règne à propos des débats actuels sur la laïcité, il est urgent de revisiter le sens même de ce grand principe universel. Car il est proprement scandaleux de voir le Front national utiliser la référence à la laïcité pour justifier son racisme antimusulman, pour identifier l’islam aux « djihadistes » !

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Lisons donc :
Article 1 : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public ». La première phrase formule déjà un droit de l’homme ; voir l’article 18 de la déclaration universelle des droits de l’homme : « Toute personne a droit à la liberté de penser, de conscience, et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. »
Le détail de la déclaration universelle sonne comme si c’était un commentaire de la loi de 1905… Car « garantir le libre exercice des cultes », c’est évoquer une liberté publique. Cela implique une liberté collective. Et contrairement à une opinion qui circule, la loi de 1905 n’interdit pas l’expression religieuse dans la société, en public. Le « public » qui est voué à la neutralité religieuse c’est l’État, ses services, les services publics, les fonctionnaires, agents de la puissance publique.
Ces remarques montrent que la laïcité est un principe de liberté, liberté de l’esprit, de conscience, liberté collective, publique d’exercer le culte qu’on préfère ou de s’en passer. Et cela, formule forte, la République le garantit. Et notons qu’il s’agit « des cultes », aucun n’est privilégié.    

D’ailleurs, l’article 2 pose clairement l’indépendance de l’État par rapport à toute religion. Car la loi met fin au système napoléonien des cultes reconnus, au nombre de quatre, subventionnés, entretenus et asservis à l’Etat :
Article 2 : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » C’est le sens de la séparation qui est précisé plus loin (article 4) où le texte pose le droit des cultes à s’organiser selon leurs propres règles.

Neutralité de l’État
en matière de religion

La liberté est offerte à tous les cultes et leur pluralité est accueillie. En matière de religion, la neutralité de l’État est posée en principe. Le pouvoir politique ne peut rien imposer dans le domaine religieux. La séparation, il faut y insister, c’est aussi une forme de limitation du pouvoir politique. La liberté de conscience lui échappe.

De plus, c’est l’État qui est laïque ; la société n’est pas laïque car elle est le lieu d’expression des diversités philosophiques et religieuses. Il arrive qu’on entende : « oui tout cela est bien beau, mais que dire alors de deux lois récentes qui limitent l’expression religieuse ? »
• La loi de 2004, interdisant les signes ostentatoires d’appartenance religieuse dans l’école publique.
• La loi de 2010 portant l’interdiction de dissimuler son visage dans l’espace public.
Il faut rappeler, parce que c’est la loi, que cette limitation dans le milieu éducatif laïque ne prohibe pas tous les signes. De plus, l’interdit est dans l’école, la loi sur le foulard laisse toute liberté à l’extérieur de l’école. Il n’y a donc pas eu durcissement de la laïcité refusant la manifestation en public de manifestations religieuses. On dira même que dans la classe, s’il est obligatoire pour le maître de se conformer à la laïcité, dans un cours de philosophie notamment, il n’a jamais été interdit à un élève de se référer à ses convictions religieuses ou à son athéisme !

D’autre part, on oublie que la loi de 2010 n’est pas une loi sur la laïcité. Elle ne se réfère pas à ce principe, la déclaration universelle des droits de l’homme et la Convention européenne lui auraient opposé la liberté religieuse. L’interdiction de dissimuler le visage se fonde sur une condition du vivre ensemble, sur un principe de civilisation commun en France : il s’agissait de « prohiber des comportements qui iraient directement à l’encontre des règles essentielles du contrat social républicain qui fonde notre société. » (d’après Guy Carcassonne, constitutionnaliste). Notons que la Cour européenne des droits de l’homme a admis la légitimité de cette restriction.

Les réflexions qui précédent pourraient interpeller ceux qui – imprudemment – remettent en cause la laïcité, malgré leurs orientations parfois à gauche voire très à gauche, car elle serait un outil de domination coloniale.

Pourtant un État où le principe de laïcité aurait été abandonné serait un État où seule une religion aurait le droit de s’exprimer. De plus, les combats pour la conquête du pouvoir seraient finalement des guerres entre des religions, où comme l’enseigne l’histoire, celles-ci peuvent en arriver à justifier les pires crimes, perverties qu’elles sont par la confusion dangereuse du politique et du religieux.
Qu’il y ait des défauts dans la pratique laïque de notre République, c’est indéniable, et des critiques s’expriment de divers côtés. Mais les défauts de la mise en pratique de ce principe universel paraissent peu de choses au regard du malheur collectif où ne manque pas d’être plongée une nation sans laïcité.
Et dire, comme certains : « mais la laïcité c’est un ”terme“ français, on fait mieux ailleurs et sans ! » c’est demeurer dans une dangereuse illusion. Certes la laïcité est très marquée par l’histoire de France, où le juste équilibre des religions et de l’État s’est nommé laïcité. La laïcité, la démocratie, la forme républicaine de l’État sont des conquêtes solidaires. Elles ont besoin les unes des autres pour s’accomplir. Et cette histoire qui a accouché de la laïcité n’est pas parfaite, elle a été marquée par des drames, mais aussi par de belles avancées … Le principe de laïcité ne doit pas être assimilé aux aspects négatifs de cette histoire : Jules Ferry fut certes un colonisateur … mais par ailleurs il donna à son pays l’école laïque républicaine !

*Guy Coq est philosophe. Il est agrégé de philosophie.

La Revue du projet, n°52, décembre 2015
 

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