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À propos de la laïcité, Yvon Quiniou*

Depuis plusieurs années, nous avons pu constater le retour politique du religieux un peu partout dans le monde et parfois sous sa forme la plus rétrograde. La question de la laïcité apparaît donc comme une question essentielle pour notre vivre-ensemble.

Hélas, elle donne régulièrement lieu à des analyses très peu rigoureuses. Je voudrais donc en spécifier la nature ainsi que les exigences intrinsèques.

Le rapport politique
de l’État aux différentes religions

D’abord, elle concerne exclusivement le rapport politique de l’État aux différentes religions, impliquant la séparation des deux et la neutralité absolue du premier qui ne peut en privilégier aucune ni participer à leur financement. C’est aux croyants, seuls, de prendre en charge ce dernier.

Tout autant, elle implique, positivement cette fois-ci, le respect, c’est-à-dire l’acceptation, de toutes les formes de croyance ou d’incroyance – point que l’on oublie régulièrement.

Du coup, et je m’inspire ici de Spinoza dans son Traité théologico-politique, la laïcité rejoint la vocation d’un État démocratique qui est de garantir la liberté de pensée en général, de croyance en particulier : « le but de l’organisation sociale [étant] la liberté (…) nul ne saurait aliéner sa liberté de juger ni de penser ce qu’il veut [et il doit rester] maître de sa réflexion ». Une approche communiste de la vie sociale ne peut qu’intégrer définitivement ces principes laïcs, que l’on retrouve pleinement chez Marx, par exemple dans sa Critique du programme de Gotha.

Le respect
de la liberté religieuse

Pourtant, cela ne saurait suffire. Car les croyances religieuses (distinguées des positions métaphysiques personnelles, reposant sur la réflexion et dont l’athéisme radical est une forme) tendent à s’inscrire dans des pratiques sociales inspirées par leurs valeurs et qui vont au-delà du seul culte. Ces pratiques peuvent porter des combats émancipateurs. Toutefois, la difficulté commence si, à l’inverse, l’une de ces pratiques (y compris cultuelle) porte atteinte aux lois du vivre-ensemble ou viole les « droits naturels » de l’individu. Elle introduit alors des éléments de discorde entre les hommes politiquement inacceptables : le respect de la liberté religieuse s’arrête alors là et l’État doit interdire sa manifestation. C’est le cas lorsque la croyance religieuse exige de brimer la liberté d’expression dans l’art ou les médias (pensons à la terrible affaire des caricatures de Mahomet) ou encore dans la science (ce qui est apparu à de maintes reprises dans l’histoire des religions). La laïcité impose d’elle-même cette restriction.

On peut préciser cette idée d’une autre manière que Spinoza a mise en lumière d’une façon remarquable : dans un État démocratique aucune instance religieuse instituée ne saurait fonctionner comme une instance politique s’autorisant à édicter des normes régissant la société… alors que toute religion y est naturellement portée. L’histoire des religions le démontre, y compris dans leurs ambitions hégémoniques rivales : au nom de leur éthique (présentée à tort comme la morale), elles tendent à imposer leurs règles de vie dans toute une série de domaines qui relèvent du libre choix personnel. On l’a vu récemment en France avec la loi sur le mariage pour tous qui a réuni dans un front commun politique du refus les trois religions monothéistes. Aux États-Unis, on voit des responsables religieux intervenir dans le champ scientifique en voulant freiner l’enseignement du darwinisme au nom du créationnisme. Lorsqu’une religion s’érige ainsi en instance politique, l’État se doit de rappeler et mettre en œuvre les principes de laïcité.
Le risque n’est pas imaginaire : des groupes religieux ont fait pression sur le parlement européen pour obtenir le droit d’être consultés dans la définition des lois. L’article 17 du Traité de Lisbonne ne l’exclut d’ailleurs pas. Nous avons ici très exactement ce débordement de la religion sur la sphère publique auquel il faut opposer l’idée que les affaires de la cité relèvent de la politique et non de la religion. En ce sens-là, c’est le concept de citoyen qu’il faut clarifier : il ne saurait y avoir de citoyens chrétiens, juifs ou musulmans mais seulement des citoyens tout court qui sont, par ailleurs, chrétiens, juifs ou musulmans et qui, naturellement, seront influencés dans leurs choix de citoyens par leurs convictions. Mais ils n’ont pas à s’en réclamer dans un quelconque programme politique. Ce qui impose, en sens inverse, à une politique authentiquement laïque de ne pas s’adresser directement aux citoyens envisagés sous l’angle de leur identité religieuse, mais aux êtres humains qu’ils sont indépendamment de leur appartenance confessionnelle éventuelle et qui sont confrontés aux mêmes injustices sociales.

Laïcité et démocratie
D’où une dernière idée. La laïcité n’est pas seulement un fait de coexistence pacifique entre des confessions rivales, s’entendant enfin grâce à l’intervention de l’État. Ce fait est acquis en Occident, mais il pourrait à nouveau être menacé. Il faut donc la défendre bec et ongles en tant que fait juridique enraciné dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, au nom de la liberté politique. La laïcité présente également une autre dimension : elle constitue une norme, indissolublement morale et politique, dont la liberté individuelle de penser ou de croire (comme de ne pas croire) est la base. En ce sens, elle rejoint bien l’idéal démocratique : une démocratie sans laïcité et imposant par exemple un athéisme d’État comme dans l’ex-URSS, ne saurait être une véritable démocratie… Et inversement, on sait aussi que certains courants religieux peuvent faire obstacle à la démocratie (ou à la République). D’où cette dernière idée que le droit à la liberté de croyance (et de culte) doit s’accompagner, a contrario, d’un droit de critique à l’égard des religions. Et derrière ce droit, il y a aussi l’exigence d’une éducation de tous à la raison sans laquelle la liberté du jugement est impossible.

La Revue du projet, n°52, décembre 2015

*Yvon Quiniou est philosophe. Il est professeur de Première supérieure.

La Revue du projet, n°52, décembre 2015
 

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