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Laïcité et droits des femmes, Laurence Cohen*

La loi de 1905 a permis aux luttes féministes de conquérir de nouveaux droits à défendre dans une société en crise.

La loi de séparation des Églises et de l’État de 1905 fixe le cadre de la laïcité en garantissant la liberté de conscience, c’est-à-dire la liberté de croire ou de ne pas croire. Elle garantit à chacune et à chacun l’accès aux connaissances et au savoir, sans préjugés. Elle encourage l’autonomie de l’individu contre toutes les tutelles.
Grâce à elle, les femmes ne sont plus soumises à la loi divine, mais aux lois de la République. Or, comme le souligne Juliette Minces, sociologue : « Toutes les religions ont voulu exercer un contrôle sur les femmes soit par le biais de la société entière (c’est le cas de l’islam) soit par l’intermédiaire des représentants des Églises (c’est le cas des chrétientés) soit à travers un contrôle social s’agrégeant à celui des intermédiaires entre la société civile et Dieu (c’est le cas des juifs) ». Les luttes féministes qui ont permis de conquérir de nouveaux droits, comme notamment le droit à l’éducation, au travail, à la contraception ou à l’avortement, pour ne prendre que quelques exemples, auraient-elles pu aboutir dans des sociétés sous l’emprise de lois divines ?
Nous ne sommes toutefois pas à l’abri d’un recul. On assiste actuellement à une interaction entre religion et politique qui entraîne un retour à l’ordre moral dans bon nombre de pays dont la France. Ainsi, comment oublier la mobilisation massive d’intégristes catholiques lors de la « Manif pour tous » ou encore autour de la « théorie du genre », entraînant le recul inadmissible du gouvernement concernant les « ABCD de l’égalité » à l’école ?

Laïcité et liberté
La laïcité est devenue, au cours des dix dernières années, un sujet d’affrontements et de vives polémiques. Sous la présidence de Jacques Chirac, les tensions se sont exacerbées et la loi de 2004 a été votée. Puis Nicolas Sarkozy est entré dans la mêlée et la loi de 2010 a été promulguée. Mais ces lois sont-elles efficaces ? Ont-elles contribué au mieux vivre ensemble ?
Le débat politique s’est essentiellement focalisé sur le port du voile, associant la laïcité non à la liberté mais à l’interdiction. Évidemment, le voile fait obstacle à l’émancipation des femmes : comment accepter que la liberté des femmes soit remise en cause par un vêtement qui cache leurs corps sous le prétexte qu’ils pourraient éveiller les désirs des hommes ? C’est un voile qui culpabilise, qui asservit, qui dénie à la femme d’être l’égale de l’homme.
Cependant, toutes les femmes ne le portent pas pour les mêmes raisons : il peut être imposé, il peut représenter un acte religieux ou encore être une façon de se protéger du harcèlement. En réalité, ce qu’il faut combattre dans ce phénomène, c’est l’atteinte portée aux femmes dont il est un symbole, et pas autre chose. Ainsi, Pierre Dharréville remarque dans son livre, La laïcité n’est pas ce que vous croyez (Éditions de l’Atelier) que « ce qui est inacceptable, concernant le voile, ce n’est pas que l’on puisse reconnaître en lui un signe distinctif de l’islam, ce sont bien les atteintes à la dignité des femmes dont il peut être la manifestation ».
Il est clair que la bataille pour la laïcité et pour éliminer le caractère contraint des injonctions religieuses faites aux femmes est loin, très loin d’être achevée. Par exemple, la vivacité nouvelle de l’enseignement confessionnel privé est un domaine dans lequel la laïcisation de la société peut largement progresser, à condition de donner les moyens à l’école publique et laïque de permettre la réussite de tous.

Laïcité et tolérance
La laïcité implique plus que la tolérance : elle implique la reconnaissance, c’est-à-dire la conviction que la rencontre de l’autre peut me changer. Elle est la garantie d’une société de paix.
Sans nier la montée des intégrismes et la nécessité de les combattre, les offensives qui sont menées aujour­d’hui sur la laïcité et les quartiers populaires s’inscrivent d’abord dans une idéologie du « choc des civilisations » (cf. dossier de La Revue du projet n°49). N’est-il pas scandaleux de voir le FN justifier sa politique d’exclusion sociale, ethnique et, de fait, des plus pauvres, au nom de la laïcité ? À l’opposé des principes de laïcité, Marine Le Pen, comme l’ensemble des dirigeants de son parti, stigmatise une religion en particulier, en l’occurrence l’islam. Et on assiste à une véritable surenchère très dangereuse au quotidien : fichage des élèves musulmans par le maire de Béziers, Robert Ménard, ou encore refus de menus alternatifs au porc dans les cantines scolaires. Cette « course-poursuite » entre la droite et l’extrême droite crée une atmosphère nauséabonde. Ce climat d’exclusion  est un piège tendu aux laïcs, à tous les progressistes et à la gauche dans son ensemble.

Laïciser l’ensemble
de la vie sociale

Alors que nous vivons une crise économique, politique, démocratique et sociale, une crise systémique où s’accroissent inégalités et injustices, il y a une tentative de substituer à la lutte de classes un affrontement identitaire. Il n’est donc pas inutile de rappeler que la laïcité, qui garantit la liberté de conscience, l’égalité des droits et le vivre ensemble repose sur le principe fondamental selon lequel le pouvoir appartient au peuple.
Or aujourd’hui, le pouvoir est entre les mains d’une caste de possédants qui défend la sacro-sainte loi du marché dont on peut se demander si elle n’est pas devenue une sorte de pseudo-religion ? Marx parlait de « fétichisme de la marchandise » ou encore de « culte du veau d’or ». Les femmes ne subissent-elles pas, de manière bien particulière, non seulement cette dictature du marché de la mode et de la taille 36, mais également le statut divin de l’argent qui permet de tout acheter (le consentement sexuel, les corps, les ventres, etc.) ? Dans une tribune de l’Humanité, Jean-Michel Galano propose de laïciser l’ensemble de la vie sociale, c’est-à-dire de séparer l’État, non seulement des religions, mais aussi du marché.

La laïcité est le refus de la pensée unique, le fondement de la liberté de pensée et de la liberté d’expression. C’est pourquoi elle doit s’attacher à ouvrir l’espace démocratique et citoyen et à mettre en présence les représentations du monde. Plus que jamais, elle doit assurer la diversité et la pluralité. Et parce qu’elle est la garante de l’égalité des droits, la laïcité est une valeur féministe.

*Laurence Cohen est animatrice du secteur Droits des femmes/Féminisme du Conseil national du PCF. Elle est sénatrice du Val-de-Marne.

La Revue du projet, n°52, décembre 2015
 

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