La revue du projet

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Jean Jaurès, extrait du discours au Lycée de Castres, le 30 juillet 1904*

Mesdames, Messieurs, jeunes élèves,
[…] Je suis convaincu qu’à la longue, après bien des résistances et des anathèmes, cette laïcité complète, légale, de tout l’enseignement, sera acceptée par tous les citoyens comme ont été enfin acceptées par eux, après des résistances et des anathèmes dont le souvenir même s’est presque perdu, les autres institutions de laïcité : la laïcité légale de la naissance, de la famille, de la propriété, de la patrie, de la souveraineté.

L’affirmation souveraine de l’esprit
Mais pourquoi ceux qu’on appelle les croyants, ceux qui proposent à l’homme des fins mystérieuses et transcendantes, une fervente et éternelle vie dans la vérité et dans la lumière, pourquoi refuseraient-ils d’accepter jusque dans son fond cette civilisation moderne, qui est, par le droit proclamé de la personne hu­maine et par la foi en la science l’affirmation souveraine de l’esprit ?
Quelque divine que soit pour le croyant la religion qu’il professe, c’est dans une société naturelle et humaine qu’elle évolue. Cette force mystique ne sera qu’une force abstraite et vaine sans prix et sans vertu si elle n’est pas en communication avec la réalité sociale, et ses espérances les plus hautaines se dessècheront si elles ne plongent point par leurs racines dans cette réalité, si elles n’appellent point à elles toutes les sèves de la vie.
Quand le Christianisme s’est insinué, d’abord, et installé ensuite, dans le monde antique, certes, il s’élevait avec passion contre le polythéisme païen et contre la fureur énorme des appétits débridés. Mais, quelque impérieux que fut son dogme, il ne pouvait répudier toute la vie de la pensée antique : il était obligé de compter avec les philosophes et les systèmes, avec tout l’effort de sagesse et de raison, avec toute l’audace intelligente de l’hellénisme ; et, consciemment ou inconsciemment, il incorporait à sa doctrine la substance même de la libre-pensée des Grecs. Il ne recrutait point ses adeptes par artifice, en les isolant, en les cloîtrant dans une discipline confessionnelle, il les prenait en pleine vie, en pleine pensée, en pleine nature, et il les captait non par je ne sais quelle éducation automatique et exclusive, mais par une prodigieuse ivresse d’espoir qui transfigurait sans les abolir les énergies de leur âme inquiète.
Et plus tard, au XVIe siècle, quand les réformateurs chrétiens prétendirent régénérer le christianisme et briser, comme ils disaient, l’idolâtrie de l’Église, qui avait substitué l’adoration d’une hiérarchie humaine à l’adoration du Christ, est-ce qu’ils répudiaient l’esprit de science et de raison qui se manifestait alors dans la Renaissance ?
De la Réforme à la Renaissance, il y a, certes, bien des antagonismes et des contradictions. Les sévères réformateurs reprochaient aux humanismes, aux libres et flottants esprits de la Renaissance leur demi-scepticisme et une sorte de frivolité. Ils leur faisaient grief d’abord de ne lutter contre le papisme que par des ironies et des critiques légères et de n’avoir point le courage de rompre révolutionnairement avec une institution ecclésiastique viciée que n’amenderaient point les railleries les plus aiguës. Ils leur faisaient grief ensuite de si bien se délecter et s’attarder à la beauté retrouvée des lettres antiques qu’ils retournaient presque au naturalisme païen et qu’ils s’éblouissaient en curieux et en artistes d’une lumière qui aurait dû servir surtout, suivant la Réforme, au renouvellement de la vie religieuse et à l’épuration de la croyance chrétienne. Mais, malgré tout, malgré ces réserves et ces dissentiments, c’est l’esprit de la Renaissance que respiraient les Réfor­mateurs, c’étaient des humanistes, c’étaient des hellénistes qui se passionnaient pour la Réforme. Il leur semblait que pendant les siècles du Moyen Âge une même barbarie, faite d’ignorance et de superstitions, avait obscurci la beauté du génie antique et la vérité de la religion chrétienne. Ils voulaient, en toutes choses divines et humaines, se débarrasser d’intermédiaires ignorants ou sordides, nettoyer de la rouille scolastique et ecclésiastique les effigies du génie humain et de la charité divine ; répudier pour tous les livres, pour les livres de l’homme et pour les livres de Dieu, les commentaires frauduleux ou ignares ; retourner tout droit aux textes d’Homère, de Platon, de Virgile, comme aux textes de la Bible et de l’Évangile, et retrouver le chemin de toutes les sources, les sources sacrées de la beauté ancienne, les sources divines de l’espérance nouvelle qui confondaient leur double vertu dans l’unité vivante de l’esprit renouvelé.
Qu’est-ce à dire ? C’est que, jusqu’ici, ni dans les premiers siècles, ni au XVIe, ni dans la crise des origines, ni dans la crise de la Réforme, le Christia­nisme, quelque transcendante que fût son affirmation, quelque puissance d’anathème que révélât sa doctrine contre la nature et la raison, n’a pu couper ses communications avec la vie ni se refuser au mouvement des sèves au libre et profond travail de l’esprit.
Mais maintenant, par le grand effort qui va de la Réforme à la Révolution, l’homme a fait deux conquêtes décisives : il a reconnu et affirmé le droit de la personne humaine indépendant de toute croyance, supérieur à toute formule, et il a organisé la science méthodique, expérimentale et inductive qui, tous les jours, étend ses prises sur l’univers.
Oui, le droit de la personne humaine à choisir et à affirmer librement sa croyance quelle qu’elle soit, l’autonomie inviolable de la conscience et de l’esprit, et, en même temps, la puissance de la science organisée qui, par l’hypothèse vérifiée, vérifiable, par l’observation, l’expérimentation et le calcul, interroge la nature et nous transmet ses réponses sans les mutiler ou les déformer à la convenance d’une autorité, d’un dogme ou d’un livre ; voilà les deux nouveautés décisives qui résument toute la Révolution ; voilà les deux principes essentiels ; voilà
les deux forces du monde moderne.
Ces principes sont si bien aujourd’hui la condition même, le fond et le ressort de la vie, qu’il n’y a pas une seule croyance qui puisse survivre si elle ne s’y accommode ou si même elle ne s’en inspire.

Des principes vitaux
Et il s’agit de savoir si les tenants du dogme sont disposés enfin à accepter nettement et jusqu’en leur fond ces principes vitaux.
Que gagneraient-ils à s’insurger contre eux ? Ils ne le peuvent pas sans s’exposer eux-mêmes à une incessante défaite, à un incessant désaveu. À quoi leur a servi, au siècle dernier, de lancer l’anathème en un document retentissant, aux libertés et aux droits modernes, à la liberté de conscience et de pensée, à tout le droit de la Révolution ? Devant le scandale qu’il a provoqué, même dans l’immense majorité des croyants en qui un commencement d’esprit moderne a pénétré, ils ont dû si bien l’expliquer, l’atténuer, le déguiser, que ce fut presque comme une rétraction. À quoi leur a servi de dénoncer si longtemps et de nier comme impie le nouveau système du monde entrevu par Copernic et Galilée ? Longtemps, ils ont prolongé leur résistance, puisque c’est seulement en 1855 qu’ils ont levé l’Index sur les œuvres de Copernic. Mais cette résistance a fini comme elle devait finir, par une capitulation. Et maintenant les proscripteurs se glorifient d’avoir des astronomes revêtus de la robe du moine qui interrogent et calculent le mouvement des astres, selon le système qu’ils avaient proscrit. Maintenant ? Ils commentent le Caeli enarrant gloriam Dei [Les cieux proclament la gloire de dieu] au moyen de ces grandes découvertes de l’esprit vouées par eux, durant des siècles, à l’anathème et au bûcher ! Ils font servir à la gloire de Dieu ces vérités de la science qu’au nom de ce même Dieu ils tentèrent d’abolir. [...]
Impuissante aussi sera la résistance des tenants du dogme contre l’application scientifique des règles de la critique à l’étude des textes de l’Ancien et du Nouveau Testament. [...]
Il y a un peu plus de trente ans, un évêque véhément et illustre refusait de siéger à l’Académie française à côté du noble et sage Littré, coupable d’avoir accueilli l’hypothèse de l’évolution vitale et du transformisme des espèces. Le même évêque, à la tribune de l’Assemblée nationale, dans le débat sur la liberté de l’enseignement, s’écriait qu’il y aurait scandale à laisser pénétrer dans l’enseignement, même dans le haut enseignement ces doctrines impies et dégradantes. Et ce perpétuel anathème contre l’effort de l’esprit et la vérité naissante suffit à juger l’enseignement confessionnel.
Quelques années après, des représentants de l’orthodoxie catholique et qui n’ont pas encore été désavoués, M. de Vogüé et M. Brunetière, tentaient d’adapter à la tradition religieuse cette conception nouvelle de la science, et ils interprétaient l’évolution comme le symbole visible par où la force créatrice se manifestait.
Mais si les tenants du dogme sont ainsi obligés de céder en détail aux progrès de la conscience et de la science et de concilier successivement avec leur doctrine des vérités qu’ils dénoncent d’abord comme incompatibles avec leur foi ; s’ils sont contraints de se traîner à la suite du droit humain victorieux et de la science humaine victorieuse ; s’ils entrent enfin, balbutiants ou trébuchants, dans les voies mêmes que longtemps ils ensanglantèrent de leurs persécutions et obstruèrent de leurs anathèmes, pourquoi n’ont-ils pas la sagesse et le courage d’aller d’emblée jusqu’au bout ? Pourquoi n’acceptent-ils pas jusqu’au fond et dans toutes leurs conséquences possibles ces deux grands principes du monde moderne qu’ils ne peuvent plus abolir, qui sont l’élément vital de toutes pensées et avec lesquels il faudra bien qu’ils accordent leur espérance transcendante s’ils ne veulent pas que, comme une flamme que rien ne nourrit plus, elle s’éteigne lamentablement ?
Mais s’ils acceptent ces deux principes, ils acceptent par là même l’école laïque, qui n’en est que l’application à l’enseignement. Car, d’un côté, en éveillant dans les esprits le besoin de la réflexion et du contrôle, en écartant de l’éducation toute contrainte intellectuelle, en soumettant aux esprits les objets sur lesquels la conscience et la raison s’exercent librement, elle donne à la personne humaine le sentiment de son droit et de sa valeur. Et, d’un autre côté, elle ne limite par aucun dogmatisme, par aucun parti pris confessionnel, la puissance de la science ; elle ne se livre à aucune agression systématique contre aucune croyance ; mais elle ne subordonne par aucune complaisance servile les vérités de la science aux intérêts du dogme.
Ainsi se dissiperont les préjugés, ainsi s’apaiseront les fanatismes ; ainsi le jour viendra où tous les citoyens, quelle que soit leur conception du monde, catholiques, protestants, libres penseurs, reconnaîtront le principe supérieur de laïcité. Et la conscience de tous ratifiera les lois nécessaires et bienfaisantes dont l’effet prochain sera, je l’espère, de rassembler dans les écoles laïques, dans les écoles de la République et de la nation, tous les fils de la République, tous les citoyens de la nation.
Et n’est-ce point de voir les enfants d’un même peuple, de ce peuple ouvrier, si souffrant encore et si opprimé, et qui aurait besoin pour la libération entière de grouper toutes les énergies et toutes les lumières, n’est-ce pas pitié de les voir divisés en deux systèmes d’enseignement, comme entre deux camps ennemis ? Et à quel moment se divisent-ils ? À quel moment des prolétaires refusent-ils leurs enfants à l’école laïque, à l’école de lumière et de raison ? C’est lorsque les plus vastes problèmes sollicitent l’effort ouvrier : réconcilier l’Europe avec elle-même, l’humanité avec elle-même ; abolir la vieille barbarie des haines, des guerres, des grands meurtres collectifs, et en même temps, préparer la fraternelle justice sociale, émanciper et organiser le Travail.
Ceux-là vont contre cette grande œuvre, ceux-là sont impies au droit humain et au progrès humain qui se refusent à l’éducation de laïcité.
Ouvriers de cette cité, ouvriers de la France républicaine, vous ne préparerez l’avenir, vous n’affranchirez votre classe que par l’école laïque, par l’école de la République et de la Raison !

*L’Humanité, 2 août1904, réimprimé dans l’édition du  9 décembre 2005.

La Revue du projet, n°52, décembre 2015

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