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Mouvement ouvrier et laïcité au XXe Siècle, René Mouriaux*

Le mouvement ouvrier demeure partagé entre trois attitudes, un laïcisme agressif, une neutralité mesurée, une distanciation à l’égard d’une idéologie bourgeoise.

Cette tripartition des sensibilités ne fonde pas les clivages politiques au lendemain de 1918. L’adhésion, lors du congrès de Tours de décembre 1920 à la IIIe Internationale est suivie de la scission de la SFIO entre la SFIO maintenue et la SFIO communiste qui deviendra le PCF.

Très affaiblie, la « vieille maison » socialiste est d’abord divisée en six tendances. Les élections de 1924 dans le cadre du Cartel des gauches fournissent l’occasion de relancer l’anticléricalisme avec le projet de supprimer le Concordat toujours en vigueur dans l’Alsace-Moselle recouvrée en 1918. Le poids accru des instituteurs au sein de la SFIO explique en partie la reprise des hostilités mais aussi la politique de la Chambre bleu horizon qui avait rétabli les relations diplomatiques avec le Vatican (1921) et réglé les problèmes collatéraux de la Séparation de 1905 (janvier 1924) mais aussi imposé des mesures d’austérité qui mécontentèrent les instituteurs (suppression d’écoles au nom de la « rationalisation »). Le général de Castelnau et sa Fédération nationale catholique parviennent à arrêter l’offensive, s’appuyant sur une majorité de l’opinion favorable au statu quo en la matière. La condamnation de l’Action française en 1926 consolide ce qu’il est possible d’appeler le second ralliement à la République.

La crise de 1929 et la montée du fascisme placent la SFIO devant une nouvelle conjoncture dans laquelle les questions de cléricalisme et de l’école ne comptent guère. Le Front populaire n’est marqué par aucune effervescence anticléricale.
Après des débuts hésitants, le PCF est soumis à la rude férule de la bolchévisation, s’épuise dans la ligne « classe contre classe » pour s’engager finalement dans la stratégie du Front populaire. Au cours de ses oscillations,
la question de la laïcité n’est jamais placée au cœur de ses réflexions. L’anticléricalisme est toujours prêt à se manifester de manière sommaire (la mascarade de Garches en 1936) et cependant le laïcisme de la SFIO est critiqué comme un voile de la lutte des classes. À l’opposé de cette sensibilité qui relève du fonds syndicaliste révolutionnaire, Maurice Thorez lance l’appel du 17 avril 1936 : « Nous te tendons la main, catholique, ouvrier, employé, artisan, paysan, nous qui sommes des laïques, parce que tu es notre frère et que tu es comme nous accablé par les mêmes soucis ». La main tendue sera peu saisie.

La Confédération française des travailleurs
chrétiens (CFTC)

En 1919, un nouveau rameau du mouvement syndical apparaît, la Confédération française des travailleurs chrétiens. La CFTC fait-elle partie du mouvement ouvrier ?
A l’origine, les deux écosystèmes laïques SFIO-CGT et PCF-CGTU lui dénient cette appartenance.
Explicitement confessionnelle, elle est dotée d’un conseil théologique. Non seulement ses statuts se réfèrent à l’encyclique Rerum Novarum, elle célèbre la Pentecôte plutôt que le 1er mai, chaque congrès comporte une messe solennelle. Certes, elle n’est pas « cléricale » comme le relève Bruno Poucet. Elle est de surcroît à dominante employée. Sa représentativité est récusée par la CGT réunifiée en 1936 et elle ne participera pas aux négociations de Matignon. Pourtant la CFTC évolue. Elle s’ouvriérise. Elle accepte un SGEN non confessionnel tout en demeurant attachée à l’enseignement privé.

Vichy introduit une nouvelle rupture. En dehors de trois occasions, l’ensemble de l’épiscopat soutient le maréchal Pétain, qui restreint le divorce, soutient la famille, poursuit communistes, franc-maçons et aide l’école privée. Nous avons bien affaire à « un État clérical à la française ». Des catholiques en nombre ont résisté avec courage et lucidité, limitant la réaction anticléricale à la Libération.

Les lois favorables à l’enseignement privé sont abolies en 1945 mais le statut concordataire de l’Alsace-Moselle est conservé. La constitution de 1946 qualifie la République de « laïque ». L’affaiblissement de l’autorité hiérarchique dans l’Église catholique pour ses errements politiques se répercute dans la CFTC. À la Libération, son comité théologique n’est pas rétabli. Des minoritaires réclament même la distanciation envers le caractère confessionnel de la centrale. Des retouches sont apportées. Entre le statu quo et la fusion avec la CGT proposée par Benoît Frachon, approuvée par des résistants chrétiens progressistes, une troisième voie est adoptée qui consiste à remplacer dans les
statuts la référence aux Encycliques pontificales par celle à la morale sociale de l’Église. Autour de Paul Vignaux, Reconstruction promeut une culture d’autonomisation à l’égard de la foi qu’un groupement d’organisations réclame au fil des congrès confédéraux.

La Confédération française démocratique du travail (CFDT)
Le Rassemblement du peuple français (RPF) utilise la question scolaire pour mettre un coin entre le Mouvement républicain populaire (MRP) et les partis laïques. Les lois Marie (21 septembre 1951) et Barangé (28 septembre 1951), rétablissent les subventions pour les élèves de l’enseignement privé. La fédération de l’Éducation nationale se place à la tête de la protestation et crée le comité national d’action laïque (CNAL). Le retour du général de Gaulle au pouvoir s’effectue dans un climat de réaction mais la participation de la SFIO à l’élaboration de la Constitution de la Ve République permet le maintien de sa définition comme « laïque ». Préparée par la commission présidée par Paul-Olivier Lapie, ancien ministre de l’Éducation nationale, la loi Debré du 31 décembre 1959 propose un double régime, celui de l’association et celui du contrat simple. Le CNAL mobilise en vain. Le problème algérien submerge la vie politique française et dans ce contexte, la minorité CFTC radicalise ses positions et obtient la « déconfessionnalisation ». La Confédération française démocratique du travail (CFDT), née en novembre 1964, ne se référera plus dans ses statuts qu’à l’humanisme chrétien. Elle se déclare socialiste autogestionnaire en 1970 et partisane de la laïcité dans la question scolaire en 1971, dans la période où la loi Pompidou pérennise le contrat simple. La loi Guermeur (« loi de la peur » selon André Henry, secrétaire général de la FEN) consolide le caractère propre de l’enseignement privé (26 novembre 1977).

*René Mouriaux est politiste. Il est directeur de recherche honoraire à Sciences-Po.

Extraits de La Pensée, n° 342, 2005, publiés avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

La Revue du projet, n°52, décembre 2015

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