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Patrick Laupin par Katherine L. Battaiellie

Patrick Laupin est né en 1950 à Carcassonne, et a passé son enfance au bord des Cévennes, dans une famille de mineurs qu’il évoquera souvent (et notamment l’oncle mineur de fond, communiste), avec les lieux de la mine : « J’eus ce bonheur de la lumière d’automne/Au carreau du puits Fontaine/Et aux Luminières la lampisterie de briques rouges/Quand mon oncle sortait du fond/Et posait la lampe du veilleur dans la salle des pendus ».

Depuis 1970 il vit à Lyon, ville indéfiniment parcourue, dont l’atmosphère (les quais du Rhône et de la Saône, les vieux quartiers ouvriers) l’a profondément marqué et a aussi nourri ses textes.

Instituteur (à l’époque on disait ainsi) puis formateur de travailleurs sociaux, il s’est aussi beaucoup consacré à des ateliers d’écriture avec des adultes et des enfants en difficulté.

La poésie de Patrick Laupin est déjà tout entière dans ses premiers recueils : nostalgie tendre embuée d’enfance, attention aux « pauvres gens » oubliés, aux « effarés » de l’histoire. Il faut se laisser envahir lentement par cette écriture touffue aux leitmotive lancinants, qui diffuse une mélancolie prenante. À cette mélancolie participe « la violence sociale qui imprime son hiéroglyphe invisible et dispersé dans les corps ». Car les corps, les voix, très présents dans tous les textes, portent les inscriptions ineffaçables des douleurs, des travaux, de l’appartenance sociale, inscriptions que le poète déchiffre dans ses rencontres.

Dans cette œuvre abondante, au fil des années prose et vers libre, poésie, récit, méditation philosophique ou politique s’entremêlent de plus en plus étroitement, s’engendrent mutuellement.
L’interrogation sur le mystère du langage, l’acte d’écrire, y court constamment, à la première place : « L’écriture c’est ce qui commence ». Conscient que cet acte d’écrire, où l’on est dans une solitude irréductible, arrache aussi quelque chose à la folie, Patrick Laupin poursuit un travail obstiné, au mépris de l’échec.
Dans cette quête les textes des grands aînés (Rilke, Bernard Noël, Mathieu Bénézet) sont sans cesse relus, cités, approfondis. Patrick Laupin a publié en 2004 une somme sur Mallarmé, aux éditions Seghers, dans la collection Poètes d’aujourd’hui.
Il a reçu en 2013 le Grand Prix de la Société des gens de Lettres pour l’ensemble de son œuvre poétique, que les éditions La rumeur libre ont rééditée récemment.

Katherine L. Battaiellie


il me reste ce qui fut
mal vécu
l’inquiétude consolée
du silence
le voile de ta voix quand
tu viens confiée au jeu
pur parfait
de l’amour évident

brûlant d’espèce
l’armoise émue
de rompre

murs sorbiers jaunes
fenêtres mimosas
constellés d’or

et puis la chambre intacte
où fleurissent
encore

oui l’armoise émue
le calque translucide
de tes doigts

montent vers un ciel d’août
des mains blanches éperdues
où tremblent des voyelles

c’est toujours la cité des mines
où la mise à sac des berlines
laisse les rails tordus
par la rouille
Solitude du réel, Seghers, 1989

… « J’aime encore la matinée des eaux printanières, le puits fleuri des heures et des corps, les coins de rue sous le grand tilleul où la beauté est à tout le monde. J’aime en chaque chose et en chaque être la part vivante qui côtoie les forces et les risques de destruction. »…
L’Homme imprononçable,
La rumeur libre, 2007

Si nous étions justes chaque jour pourrait être une page de la vie
Mais dans mes rêves c’est comme si j’échouais toujours
Le cœur plein des réfugiés du silence
Et leur songe terrible de destinée
Et notre image
Et nos doigts nus
Et l’ombre cassante comme des larmes qu’on aurait déjà vues
L’Homme imprononçable,
La rumeur libre, 2007

La Revue du projet, n°52, décembre 2015

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