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Le rôle de la violence dans l’histoire

Le rôle que joue la violence dans l’histoire vis-à-vis de l’évolution économique est donc clair. D’abord, toute violence politique repose primitivement sur une fonction économique de caractère social et s’accroît dans la mesure où la dissolution des communautés primitives métamorphose les membres de la société en producteurs privés, les rend donc plus étrangers encore aux administrateurs des fonctions sociales communes. Deuxièmement, après s’être rendue indépendante vis-à-vis de la société, après être devenue, de servante, maîtresse, la violence politique peut agir dans deux directions. Ou bien, elle agit dans le sens et dans la direction de l’évolution économique normale. Dans ce cas, il n’y a pas de conflit entre les deux, l’évolution économique est accélérée. Ou bien, la violence agit contre l’évolution économique, et dans ce cas, à quelques exceptions près, elle succombe régulièrement au développement économique. Ces quelques exceptions sont des cas isolés de conquêtes, où les conquérants plus barbares ont exterminé ou chassé la population d’un pays et dévasté ou laissé perdre les forces productives dont ils ne savaient que faire. Ainsi firent les chrétiens dans l’Espagne mauresque pour la majeure partie des ouvrages d’irrigation, sur lesquels avaient reposé l’agriculture et l’horticulture hautement développées des Maures. Toute conquête par un peuple plus grossier trouble évidemment le développement économique et anéantit de nombreuses forces productives. Mais dans l’énorme majorité des cas de conquête durable, le conquérant plus grossier est forcé de s’adapter à l’ « état économique » plus élevé tel qu’il ressort de la conquête ; il est assimilé par le peuple conquis et obligé même, la plupart du temps, d’adopter sa langue. Mais là où dans un pays, – abstraction faite des cas de conquête, – la violence intérieure de l’État entre en opposition avec son évolution économique, comme cela s’est produit jusqu’ici à un certain stade pour presque tout pouvoir politique, la lutte s’est chaque fois terminée par le renversement du pouvoir politique. Sans exception et sans pitié, l’évolution économique s’est ouvert la voie, – nous avons déjà mentionné le dernier exemple des plus frappants : la grande Révolution française.

Friedrich Engels, Anti-Dühring,
Éditions sociales, Paris, 1973, p. 210
Traduction d’Émile Bottigelli

On explique souvent le cours de l’histoire en accordant un rôle central aux guerres, batailles et autres conflits armés. C’est donc de la violence, en particulier celle des États, dont il faudrait partir pour éclairer une époque. N’est-ce pas là s’en tenir aux apparences ? Le fracas des armes, les victoires et les défaites, en attirant le regard, ne font-ils pas oublier d’autres facteurs, autrement plus déterminants ? Engels cherche ici à développer une approche matérialiste en montrant que la violence politique est un phénomène dérivé, qui reste incompréhensible tant qu’on ne se réfère pas aux facteurs économiques qui la sous-tendent.

La violence politique comme fonction économique
La violence politique occupe le devant de la scène. Elle est, pour ses contemporains, le facteur le plus visible, celui qui s’impose avec le plus de force à la conscience. La démarche d’Engels va pourtant consister à remonter en deçà du fait même de la violence pour en faire la généalogie. Il va ainsi remonter de la violence politique à l’évolution économique et faire de celle-là une fonction de celle-ci. Autrement dit, les guerres et les répressions ne s’expliquent pas tant par l’arbitraire des tyrans que par les besoins de la production. Ceux-ci peuvent être de nature très différente au cours de l’histoire et aujourd’hui encore les exemples ne manquent pas : acquérir des terres agricoles exploitables ou des ressources naturelles, offrir des débouchés à l’industrie de l’armement…
Néanmoins, cette définition de la violence politique comme simple fonction économique ne fait pas pour Engels figure de loi universelle. Elle admet aussi des variations. D’une part, la place de la violence politique paraît s’accroître à mesure que disparaissent les communautés primitives et que s’impose au monde entier la production marchande. Marx et Engels avaient en effet pris appui sur différents travaux ethnographiques pour affirmer qu’existait, notamment dans les anciennes tribus germaniques ou encore dans les communautés paysannes russes, une forme de communisme des origines dans laquelle la propriété privée de la terre n’existait pas. La dissolution de ces communautés primitives va ainsi de pair avec un développement de la violence, l’administration des fonctions sociales communes prenant souvent la forme d’un État répressif et sans lien réel avec ses administrés. D’autre part, la violence politique peut s’autonomiser. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’a plus de cause économique, mais bien plutôt qu’il existe une pesanteur des conflits politiques. Un conflit dont le point de départ aura été un enjeu économique – l’accès à des ressources naturelles par exemple – peut très bien s’enliser et revêtir une forme culturelle ou religieuse.

La violence politique ne peut presque rien contre l’évolution économique
La violence politique n’est pas non plus le facteur historique le plus déterminant. Engels va le montrer à propos des conquêtes et de la violence d’État : elles n’infléchissent presque jamais le cours du développement économique. Pour la plupart des conquêtes, le caractère déterminant de l’évolution économique est évident. Le plus fort militairement est presque toujours le plus développé économiquement, la puissance militaire découlant de la puissance économique. « La victoire de la violence, écrit Engels, repose sur la production d’armes, et celle-ci à son tour sur la production en général ». Ce qui est vrai par exemple de la domination britannique de l’Inde, largement fondée sur la puissance industrielle de l’Angleterre.
Mais il est d’autres conquêtes où l’on voit le moins développé économiquement s’imposer par la violence au plus développé. C’est le cas des Barbares envahissant l’Empire romain aux IVe et Ve siècles. Une telle conquête ne prouve-t-elle pas que l’économie n’a pas l’importance qu’on lui prête ? Que c’est la violence qui décide en dernière instance du sens de l’évolution historique ? Pour Engels, il n’en est rien. En effet, peu après sa victoire, « le conquérant plus grossier [...] est assimilé par le peuple conquis et obligé même, la plupart du temps, d’adopter sa langue ». Certaines tribus germaniques, les Burgondes, les Wisigoths et les Francs, par exemple, adopteront peu à peu le latin. La première cause d’assimilation linguistique demeure l’adaptation à l’état économique plus élevé du peuple conquis. Ainsi, et malgré la victoire militaire, la culture des conquérants moins développés commence à s’éteindre. La violence, finalement, a succombé au développement économique. Il existe quelques contre-exemples. C’est le cas des souverains chrétiens lors de la Reconquista, qui n’ont pas su tirer parti des forces productives développées par les Arabes en Andalousie. Mais pour Engels, les situations où le développement économique cède le pas devant la violence demeurent exceptionnelles dans l’histoire.
La violence d’État obéit à la même règle. Elle peut certes beaucoup de choses ; il serait naïf de nier son efficacité. Néanmoins, il n’est pas en son pouvoir de s’opposer à l’évolution économique. Engels prend l’exemple de « la grande Révolution française ». Il la conçoit comme « le renversement du pouvoir politique » de l’aristocratie au profit de la bourgeoisie. Mais cet événement décisif est le résultat du long processus au cours duquel la bourgeoisie est devenue dominante économiquement. Une fois établie, la domination économique de cette classe, la partie est perdue pour l’aristocratie. Elle peut utiliser la violence d’État pour se maintenir au pouvoir, elle peut même y parvenir un temps, mais sa dépendance économique finira par avoir raison de sa suprématie politique. La violence d’État qui se déchaîne est toujours pour Engels l’aveu de faiblesse d’une classe sociale aux abois.

« Monsieur Dühring bouleverse la science »
Au milieu des années 1870, l’influence d’Eugen Dühring, enseignant à l’université de Berlin se proclamant socialiste, prend de l’ampleur dans les rangs du Parti ouvrier socialiste allemand. C’est notamment parce que Dühring prétend offrir une vision du monde globale, touchant tous les domaines, de la physique à l’économie en passant par la philosophie, que ses travaux sont en vogue. Engels, tout comme Marx, voit néanmoins en lui un imposteur et profite de l’occasion que lui offre le journal du parti pour répondre à Dühring point par point.

Par Florian Gulli et Jean Quétier

La Revue du projet, n° 51, Novembre 2015

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