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Patrick Modiano, mode d’emploi, Gérard Streiff

« Un écrivain est marqué d’une manière indélébile par sa date de naissance et par son temps » déclarait Patrick Modiano dans son discours de réception du prix Nobel de littérature, à Stockholm, le 7 décembre 2014. En ce qui concerne Modiano, c’est assez évident.

La date de naissance : 1945. Être enfant de la guerre, de l’occupation, des morts en masse, de la découverte des camps installe Patrick Modiano dans l’idée que ses aînés viennent de connaître toutes les peines, leurs rejetons ne connaîtront que de petits chagrins. D’où un ton mélancolique, laconique propre à toute son œuvre. Chez Modiano, on ne côtoie jamais le bonheur, ni le malheur mais un entre-deux.

1945 encore : les parents de l’après-guerre ne parlent pas, ou peu, à leurs enfants de cette guerre qui s’achève. Trop de drame, trop de souffrance, trop de honte. On tourne la page. Ce silence hante Patrick Modiano qui n’aura de cesse de découvrir par lui-même ce passé, de se faire historien de sa propre existence.

À la recherche de sa « nuit originelle » comme il l’appellera, il se retrouve dans un Paris occupé. Autre trait fondateur de la geste modianesque : la capitale au temps de la présence allemande, de la combine, de la traque des juifs, des 40 000 appartements dévastés, pillés, des mille lieux d’internement. Ce Paris de l’Occupation servira de cadre à la majeure partie de son œuvre.

Enfin, last but not least, le troisième élément, après la date et le lieu, qui va déterminer le décorum modianesque : sa famille. Un couple parental infernal, maudit.
Le père est un aigrefin, collabo notoire, amateur de marché noir, un grand classique de l’époque à ce détail près : le père est juif.
La mère, Luisa Colpin, comédienne toujours en recherche d’un petit rôle, est d’origine flamande. Flamande/allemande, même combat ?
Le couple est en perpétuelle dispute, les enfants (Patrick a un petit frère Rudy) gênent. Patrick Modiano, toute son enfance, est ballotté de pension en pension. Aucun vrai pôle d’attache. D’où un sentiment durable d’abandon, d’oubli, de perte.
Son adolescence rime avec fugues, débrouilles, ruptures.
Et puis un début de rédemption avec… Raymond Queneau que lui présente sa mère. Queneau qui sera son professeur, son guide, son facilitateur pour entrer dans le monde de la littérature et de l’édition. Lui-même écrit dans le récit « Un pedigree » : « La menace qui pesait sur moi pendant toutes ces années de jeunesse, me contraignant à être sans cesse sur le qui-vive, s’était dissipée dans l’air de Paris. J’avais pris le large avant que le ponton vermoulu ne s’écroule. Il était temps. »

1968, son premier roman, La place de l’étoile ; il a 23 ans.
Il est reconnu aussitôt. Son œuvre, une trentaine de livres, courts, va se déployer. Et le voici devenu un mythe vivant qui scande l’imaginaire français depuis un demi-siècle.
Arrêtons-nous sur trois de ses textes. La place de l’étoile, 1968. Le livre commence par un jeu de mots ; un officier allemand demande où est la Place de l’Étoile, le juif lui montre sa poitrine. Un roman au ton halluciné, où un jeune homme (de 1967) confond les périodes (la sienne et celle de l’Occupation), délire 1 000 existences du héros, juif – il s’appelle Schlemilovitch – qui devient tour à tour roi et bouffon, étudiant en khâgne puis maquereau chargé d’enlever de belles Françaises pour des bordels exotiques… Le personnage va voyager en Europe, à Vienne et finir en Israël où lui, juif d’Europe, se heurte à une police israélienne plus infecte que la Gestapo, dit-il !
Un texte sidérant, au style électrique, obsédé par l’image du traître juif, Maurice Sachs.
Sous une forme parodique, l’auteur retourne comme un gant l’antisémitisme hypocrite ou arrogant, celui des Céline, Rebatet et autres collabos, il renverse les rôles.
Un texte enragé. Enragé sans doute contre un père juif et héros du marché noir ?
Le roman devait sortir en 1967. Mais l’actualité (la guerre des six jours) pousse Gallimard à reporter sa publication en 1968.

Dora Bruder, 1997. Le style est plus fluide, plus serein. L’auteur part d’un fait vrai, une petite annonce parue dans Paris Soir en décembre 1941 : On recherche Dora Bruder, 15 ans, prévenir parents, bd Ornano.
Patrick Modiano, 56 ans après, mène l’enquête ; il a très peu d’archives mais il nous conduit petit à petit sur les traces de Dora, qu’on commencera, un peu, à connaître à la fin du roman.
On voit ici fonctionner la recherche modianesque. L’auteur est un arpenteur de Paris, de ses rues ; il les fait parler ; il cherche des indices derrière les apparences, des traces de mémoire derrière l’amnésie.
Modiano est un chasseur de fantômes ; il n’est pas historien mais sa démarche est méticuleuse et on va pouvoir suivre, mois après mois, semaines après semaine, les derniers moments de Dora, la vie de ses parents dans un pauvre hôtel du 18e arrondissement, son placement dans un internat religieux, sa fugue, son retour, Drancy.
Au fil des pages se profile la figure de son propre père, hors-la-loi parce que juif, pense-t-il, escroc parce que hors-la-loi, un sale type sans doute mais un père par lequel il aimerait être aimé.

La petite bijou, 2001. L’héroïne, dite la petite bijou, croise dans le métro, au Châtelet, une femme au manteau jaune ; serait-ce sa mère ? Impossible, celle-ci serait morte au Maroc. Elle la suit, retrouve son domicile, n’ose l’aborder mais va l’aider, discrètement. Suite à ce « filage », malaise, vertige, rencontres étranges. Puis la petite bijou trouve un travail de garde d’enfants, chez un couple de Neuilly, les Valadier, gens aisés, mystérieux, mafieux ou agents secrets, on ne sait pas ; et là, l’histoire a un goût de Simenon.
Dans ce roman, Patrick Modiano recourt volontiers au phénomène d’associations d’idées. La question du souvenir est centrale (« je me souviens », « je me rappelle », « ça me fait penser à ? »), le souvenir comme soulagement, comme menace, l’impression aussi d’une faute cachée.
Le mélange des temps est fréquent. Tout ici nourrit un sentiment d’irréalité, de déréalisation, de frontière improbable entre ce qui est vrai et ce qui est fantasmé ; d’autant que l’auteur utilise volontiers le souvenir des rêves, ce qui ajoute encore à l’étrangeté.

Se font donc écho de livre en livre les thèmes de la mémoire, de l’identité ; des fantômes familiers (ses parents) ; des lieux (les rues de Paris).

Aujourd’hui Patrick Modiano est en gloire. On se garde de le contester dans le monde littéraire. Mais, il y a peu, l’homme ne faisait pas l’unanimité. Philippe Sollers le qualifiait « d’ élégant brouillard ». Pour les uns, Modiano ne travaille que sur le passé, ne se risque pas dans le présent. Oui mais, répondent d’autres, ce passé-là (l’Occupation) mérite cette attention. Son style serait bancal ; mais c’est ce côté « tremblé », qui plaît et on peut le comparer à Simenon pour l’économie de moyens narratifs. Modiano écrirait toujours le même livre ; oui mais, notent les autres, c’est la force des obsessionnels. Pour les premiers, ses personnages sont imprécis ; oui mais, insistent les autres, tout le monde ainsi peut s’identifier. C’est trop franco-français, osèrent les uns ; le prix Nobel clôt ce débat-là.
Modiano est hors école, hors mode. Il est « inactuel » dit Isabelle Adjani au sens où son écriture résiste au temps. Hors politique ? En ces temps de pétainisme rampant, de zapping et d’oubli programmé, il y a un message modianesque. Et puis qu’un petit-fils d’aventurier toscan obtienne, en 2014, le Nobel de littérature au nom de la France, c’est une bonne nouvelle.  

La vie de Patrick Modiano en dix dates
• 1945 naissance à Boulogne Billancourt.
• 1968 premier roman, La place de l’Étoile, Gallimard, des prix
• 1970 mariage Dominique Zehrfuss (2 filles).
• 1973 scénario de « Lacombe Lucien » de Louis Malle
• 1978 Prix Goncourt pour Rue des boutiques obscures
• 1997 Dora Bruder
• 2001 La petite bijou
• 2005 Un pedigree, récit autobiographique
• 2013 Romans, collection quarto-gallimard
• 2014 Prix Nobel de littérature ; lire son discours de Stockholm.

 

La Revue du projet, n° 51, Novembre 2015

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