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Les sciences arabes : des héritages gréco-indiens à leur circulation en Europe (VIIIe-XVe siècles), Entretien avec Ahmed Djebbar*

La Revue du projet a publié en mai 2015 un dossier sur les « Musulmans » (n° 47) et en septembre un dossier sur le prétendu « choc des civilisations » (n° 49). Il nous a semblé utile de solliciter le point de vue d’un historien des sciences arabes autour de ces questions.

A partir du VIIIe siècle, et après une longue période de maturation, une civilisation originale et puissante, portée par une nouvelle religion, l’islam, et s’exprimant essentiellement en arabe, a commencé à s’affirmer dans le cadre d’un immense espace géopolitique et économique qui s’étendait sur trois continents. Parmi les éléments caractéristiques de cette civilisation, il y a eu les activités intellectuelles. Elles ont été multiformes et d’une grande richesse. Certaines d’entre elles ont emprunté aux héritages anciens de la Grèce, de l’Inde, de la Perse, de la Mésopotamie et de l’Égypte, en prolongeant leurs contenus de différentes manières et, parfois, en s’émancipant d’une partie de ces héritages, par une critique féconde et par des innovations significatives.
Les intitulés de ces activités correspondent aux grands axes du champ du savoir grec, c’est-à-dire les mathématiques, la physique et la philosophie. En mathématiques, la géométrie, l’arithmétique, l’astronomie et la musique, qui composaient la classification grecque, ont été amenées à faire de la place à de nouvelles disciplines ou à de nouveaux chapitres, comme l’algèbre, l’analyse combinatoire, la trigonométrie et les carrés magiques. En physique, ce sont toutes les sciences de « la vie et de la terre » qui ont fait l’objet d’études. Il s’agit, en plus des différents domaines de la physique proprement dite (optique, statique, mécanique, hydrostatique, hydrodynamique…), de la médecine et de ses différentes branches (anatomie, physiologie, pharmacopée…), de la botanique, de la chimie (expérimentale ou ésotérique), de la zoologie, etc.

Les premiers pas des activités scientifiques
en pays d’Islam
L’activité scientifique en pays d’Islam a commencé par la traduction partielle, essentiellement en arabe, d’ouvrages produits dans le cadre des civilisations qui ont précédé celle de l’Islam. Ces traductions ont commencé vers la fin du VIIIe siècle et se sont poursuivies jusque vers le milieu du Xe. Elles ont été favorisées par le mécénat de califes abbassides, suivis par leur entourage. Mais elles n’ont pu se poursuivre que grâce à l’existence d’un patrimoine très riche précieusement conservé dans les bibliothèques qui s’étaient constituées dans la région, depuis le Ve siècle.
C’est à partir du règne d’al-Mansûr (754-775), le deuxième calife de la dynastie abbasside, que le phénomène de traduction connaîtra une impulsion décisive. Durant les règnes de son fils al-Mahdi et de son petit-fils Harun al-Rashid, les traductions se sont poursuivies en bénéficiant d’un nouveau mécénat, celui de personnages puissants (hauts fonctionnaires, membres du gouvernement, princes, etc.). Mais c’est le calife al-Ma’mûn (813-833) qui s’impliquera le plus dans cette activité en prenant un certain nombre d’initiatives en faveur de la traduction d’ouvrages scientifiques et philosophiques grecs.
Parallèlement aux activités de traduction, des auteurs se sont mis à publier des ouvrages sur différents thèmes (médecine, astronomie, astrologie, calcul, chimie, mécanique, etc.), répondant ainsi à des besoins qui commençaient à s’exprimer comme conséquence de la promotion de nouvelles couches sociales plus arabisées.
Parmi les facteurs les plus importants qui pourraient expliquer la naissance puis le développement de l’activité scientifique, il y a eu, comme conséquence de la conquête (632-751), un enrichissement considérable du nouvel État et le contrôle direct ou indirect d’une grande partie des sources, des voies et des débouchés du commerce international de l’époque. Le second facteur a été la maîtrise, relativement rapide, de la technologie du papier qui a favorisé une circulation beaucoup plus grande des écrits produits dans les nouveaux foyers scientifiques de l’empire. Le troisième et dernier facteur a été la multiplication des institutions d’enseignement et des bibliothèques.

Trois exemples d’activités scientifiques pratiquées à partir du IXe siècle
Compte tenu de l’immensité de l’empire musulman et de l’histoire de sa constitution, la science n’a pas connu le même niveau de développement dans toutes les régions et à la même époque. Cela dit, personne ne conteste aujourd’hui le fait qu’il y a bien eu, entre le IXe et le XIIIe siècles, un véritable âge d’or des sciences théoriques ou appliquées, à partir des héritages essentiellement grecs et indiens. Voici à titre d’exemples, et brièvement exposées, les contributions essentielles de trois disciplines scientifiques pratiquées dans cet empire.

Les mathématiques
Dans ce domaine, la production a répondu à deux grandes sollicitations. Il y a l’environnement scientifique, social et économique, qui a joué un rôle d’instrument pour résoudre des problèmes concrets. C’est ainsi que s’est lentement développé le chapitre de l’algorithmique comprenant des objets, des outils et des procédures très variées empruntées aux traditions mathématiques anciennes ou inventées en fonction des besoins nouveaux. À côté de chapitres anciens (comme le calcul et les procédés de construction géométriques), des disciplines entières, comme la trigonométrie et l’algèbre, se sont constituées et sont devenues des « prestataires de services », à la fois pour différentes administrations, pour les milieux marchands et pour certains spécialistes, comme les astronomes et les répartiteurs des héritages. Les mathématiques ont aussi répondu aux interrogations des chercheurs qui ont constitué, dès le début du IXe siècle, une communauté scientifique dynamique. Une grande partie des activités de ses membres était désintéressée et consistait à tenter de résoudre des problèmes anciens non résolus hérités des mathématiciens grecs ou bien des problèmes nouveaux que se posaient les mathématiciens de chaque époque.

L’astronomie
En relation étroite et continue avec les mathématiques, l’astronomie est rapidement devenue la discipline reine, en particulier parce qu’elle a bénéficié, dès le départ et pendant des siècles, du soutien du pouvoir politique et de l’élite. Elle était en effet la science qui pouvait honorer les commandes de l’État central, puis des différents États locaux, concernant l’établissement des calendriers lunaires et la résolution de problèmes liés aux pratiques cultuelles des Musulmans. C’est elle aussi qui assurait une meilleure connaissance des territoires de l’empire par la détermination des longitudes et des latitudes puis par la confection de cartes, de plus en plus précises. C’est enfin elle qui cautionnait l’astrologie dans ses prédictions concernant le sort des individus, des groupes et même des pouvoirs. Mais c’est à travers les dizaines d’instruments, conçus par des astronomes de différentes régions de l’empire musulman, que l’ingéniosité et l’esprit d’innovation se sont le plus manifestés. Cela dit, l’astronomie a eu aussi ses préoccupations purement théoriques. Dans ce domaine, il y a eu des contributions originales pour améliorer les modèles planétaires hérités des Grecs. Il y a eu l’élaboration d’outils et l’établissement de résultats indispensables à la confection des tables astronomiques.

La médecine
La médecine savante des pays d’Islam a puisé essentiellement dans l’héritage d’Hippocrate (m. 370 av. J.C.) et surtout de Galien (IIe s.), même si certains apports persans et indiens ne sont pas à négliger. Par son efficacité et par le statut de ses promoteurs, elle s’est rapidement distinguée de la médecine traditionnelle qui a continué à avoir cours dans les couches les moins favorisées de la société. Sans attendre la fin de la phase de traduction, une nouvelle génération de médecins, s’exprimant en arabe, s’installe aux côtés des praticiens persans et syriaques qui tenaient alors le haut du pavé. Au niveau des publications, l’arabe va progressivement s’imposer et une nouvelle terminologie va se forger en puisant dans les racines de cette langue. Cette période pionnière a concerné essentiellement le centre de l’empire. Mais les autres foyers scientifiques en ont profité rapidement, grâce à l’uniformisation du niveau de l’enseignement. C’est ainsi que l’Asie centrale et l’Occident musulman ont pu se constituer, dès le Xe siècle, des traditions médicales puissantes qui se sont d’abord nourries des traductions et des premiers ouvrages réalisés à Bagdad, avant de produire leurs propres œuvres. Il faut enfin signaler, en plus de l’enrichissement du corpus médical, la naissance et le développement de la médecine hospitalière, avec la multiplication des établissements de soins et leur spécialisation dans l’enseignement théorique et pratique de la discipline.

Les sciences arabes
en Europe
Ce sont les initiatives de quelques dizaines de personnes, de confessions, d’horizons et de pays différents, qui ont été à l’origine d’un phénomène important pour l’époque, celui qui a consisté à traduire, en latin, en hébreu et parfois même dans des langues vernaculaires, tout ce qui était accessible en matière de science et de philosophie. Et cela n’a pas concerné uniquement les œuvres grecques, puisque de nombreux traités arabes touchant à toutes les sciences de l’époque ont également été traduits. Il faut enfin préciser que cette génération de pionniers n’a pas profité uniquement des savoirs et des savoir-faire des pays d’Islam. Ses membres se sont initiés aussi à une autre manière de pratiquer la science et ont fini par adopter un autre regard sur la nature et sur ses lois. C’est ce que résume Adélard de Bath, un des traducteurs du XIIe siècle, en répondant à un des tenants de l’ancienne école : « Moi, j’ai en effet appris de mes maîtres arabes à prendre la raison pour guide, toi tu te contentes de suivre en captif la chaîne d’une autorité affabulatrice ».  

*Ahmed Djebbar est historien des sciences. Il est professeur émérite à l’université de Lille-1, Sciences et technologies.
La Revue du projet, n° 51, Novembre 2015
 

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