La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

L’espace traditionnel africain face au marketing touristique, Mimoun Hillali*

Que reste-t-il du fameux slogan : « La terre à ceux qui la travaillent » ? Un bon souvenir au goût fade. En Afrique, dernier continent à vivre au rythme des saisons, la réalité est têtue.

L’Afrique ! Une terre de rêve, diriez-vous ! Oui et non. Car depuis que le dieu « argent » a fait de la spéculation une nouvelle religion, la richesse du sous-sol africain s’est transformée en malédiction. Pire, elle s’est chargée d’alimenter les famines. Et d’entretenir épidémies et conflits. Des fléaux qui ternissent l’image d’un continent au potentiel touristique fabuleux. Quel paradoxe ! En 2013, l’Afrique n’a attiré que 56 millions de touristes sur un total mondial de 1,084 milliard, et 34 milliards de dollars américains sur les 1159 milliards de recettes générées par le tourisme international, soit respectivement 5 et 3 % !

Le progrès, pourtant nécessaire, se révèle acculturant
Alors, pour booster le secteur, les planificateurs font appel à l’expertise des pays avancés. Entre partenariat et ingérence, cette assistance s’attelle à améliorer l’attractivité des territoires et, partant, l’image des régimes inamovibles. Fréquemment, il en résulte une multitude de pratiques, de produits et même de gadgets apprêtés au détriment des qualités intrinsèques de l’offre originelle (nature et culture). À trop vouloir soumettre la terre et l’Homme à des visions exogènes, le progrès, pourtant nécessaire, se révèle acculturant. Autre paradoxe, l’Internet et l’avion, deux piliers de la distribution des flux touristiques, ont virtuellement supprimé les frontières et réduit les distances, sans se soucier de l’Africain, « assigné à continent ». Et comme on n’arrête pas le progrès, les instruments électroniques (GPS, téléphone, tablette…) ont ouvert les régions enclavées à des rituels propres aux nouvelles « sectes touristiques ».
L’électronique contribue à la marginalisation du guide local, interprète et ambassadeur du patrimoine africain. Finira-t-il par tuer l’arbre à palabres ?

Une division internationale
du tourisme

Au plan professionnel, la mise en place progressive d’une batterie de normes peu compatibles avec la réalité du continent peine à faire cohabiter authenticité et modernité, durabilité et rentabilité… Ces labels ont juste réussi à verrouiller le secteur et à asseoir le pouvoir des multinationales.
Au niveau géographique, certaines destinations ont fini par se spécialiser, donnant lieu à une étonnante division internationale du tourisme. Du pèlerinage spirituel au séjour sexuel, du tourisme cynégétique à l’écotourisme, le foisonnement des thèmes ravive le goût de l’insolite. « Même combat », semblent dire les imaginaires brouillés. Sous couvert du libre choix, la confusion des concepts n’hésite pas à défier l’éthique pour accroître le profit. Apparemment, ces déviations ne dérangent que les derniers mohicans du progressisme d’antan ! Même le tourisme culturel, jadis glorifié par la guerre froide (rapprochement entre les peuples), aujourd’hui perverti par la mondialisation, accapare territoires et patrimoines et y affiche des tarifs sélectifs.

Dompter les territoires traditionnels
Asphyxiés par la dette ou par la pénurie en devises, certains gouvernements jouent aux gendarmes de service pour mériter la confiance des créanciers internationaux (cf. la Grèce). À la signature de l’acte d’allégeance, le marketing territorial se charge de lifter les espaces en retard, y appliquant des recettes préconçues en y introduisant compétition et concurrence. Une fois relooké, l’espace collectif, ou public, bascule dans le domaine privé (cas des plages des grands palaces). Poussée à l’extrême, la folie des grandeurs devient dopante et attribue à des territoires ordinaires (cf. Dubaï) des vocations qui défient la raison. Les militants des villes intelligentes, qui poussent comme des champignons au cœur du désert sous une pluie de pétrodollars, récusent l’urbanisme classique et prêchent les lois du libéralisme sauvage. Militants d’un futur incertain, ils rêvent d’espaces numérisés où l’intelligence artificielle prime sur celle de l’Homme. Impitoyable, la finance cherche à dompter les territoires traditionnels qui fonctionnent encore au rythme des saisons et des solidarités. Et l’inquiétude rabelaisienne – François Rabelais (1494-1553) exprimait son inquiétude face au pouvoir de l’imprimerie en 1564 – redevient actuelle : « Science sans consci­ence n’est que ruine de l’âme ». De nos jours, ce cri lucide, vieux de cinq siècles, donne à réfléchir. Car si les inventeurs de « la chose intelligente » restent maîtres d’eux-mêmes, de leurs inventions et de leurs conquêtes spatiales et économiques, gare au retour de manivelle ! À présent, ils se comportent en pays conquis là où les frontières sont ouvertes devant l’investisseur et le touriste, mais fermées pour les nationaux. Mais, faut-il le redire, gare aux conséquences imprévisibles de ces folies : ces derniers, hantés par l’évasion ou la fuite, n’ont pas encore dit leur dernier mot.  

*Mimoun Hillali est géographe. Il est enseignant-chercheur à l'Institut du tourisme de Tanger.

La Revue du projet, n° 51, Novembre 2015
 

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.