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Les républiques urbaines dans l’Italie communale (XIIe-XIVe siècles) : vie politique et évolution sociale (partie 2), François Menant*

Au sein de la commune se développent des formes nouvelles d’organisation militaire, des pratiques judiciaires et d’associations. Une nouvelle pratique culturelle multiforme émerge, prélude à la Renaissance.

Les magistrats itinérants et les alliances entre communes
L’échange de podestats entre les villes commence au temps de la Ligue lombarde, vers 1175, et il n’est alors qu’un des volets – certes majeur – de l’activité diplomatique des communes. Celle-ci est particulièrement intense pendant la période d’affaiblissement de la présence impériale, entre la mort de Frédéric 1er (1190) et l’avènement de Frédéric II (1220). Les communes constituent des réseaux d’alliances, à but surtout stratégique et militaire (mais avec des aspects commerciaux importants), à la fois mouvants et centrés sur quelques affinités durables, dont la fidélité ou l’hostilité envers l’empereur est un des éléments. Avec les échanges de podestats, ces réseaux sont des facteurs importants d’harmonisation politique et institutionnelle. Le système d’alliances s’organise d’abord au sein de la première Ligue lombarde ou en opposition à elle. Les réseaux d’alliances se développent ensuite jusqu’à l’avènement de Frédéric II. La deuxième Ligue lombarde regroupe enfin les communes opposées celui-ci.

Guerre et classement social : cavaliers et citoyens
Le récent livre de J.-C. Maire Vigueur, Cavaliers et citoyens, fait de la guerre le pivot de la société et de l’organisation politique des communes : le groupe dirigeant, qui combat à cheval et dont l’appellation de militia est parfaitement fonctionnelle, en tire profits, prestige, distinction sociale et justification de sa prééminence politique. Ce livre se place dans une réévaluation d’ensemble de l’activité militaire dans la vie des communes, en éclairant à la fois ses aspects techniques (armement, stratégie, rôle des machines de guerre…) et sociaux : le combat à cheval est un facteur décisif de distinction entre la militia et le popolo, et de rapprochement au sein de la militia entre la noblesse féodale et le patriciat non féodalisé.
La guerre joue un rôle majeur dans la discrimination et la mobilité au sein de la société urbaine : la cavalerie est un outil de pouvoir pour la militia, mais l’infanterie le devient pour le Popolo, dont l’organisation a une importante fonction militaire. Complètement marginalisée dans la guerre féodale, l’infanterie retrouve en effet un rôle militaire qui s’affirme notamment à Legnano. Avec cette promotion du rôle militaire des pedites – c’est-à-dire du popolo –, une nouvelle ligne de discrimination sépare les citadins, appelés à porter les armes et à combattre, des paysans, rustici, généralement cantonnés dans des corvées de transport et de terrassement, et des pauvres urbains. Dans une dernière période enfin, au cours du XIIIe siècle, le recours aux mercenaires modifie profondément les armées et les pratiques de la guerre, tandis que les charges militaires pèsent de plus en plus lourd dans les budgets des communes. On notera toutefois que le recrutement de mercenaires étrangers n’est qu’un volet de la tendance générale au XIIIe siècle à verser des soldes aux combattants, même lorsqu’il s’agit de citoyens. Les cavaliers, mieux payés et plus souvent mobilisés, en sont les grands bénéficiaires.

La justice, un enjeu politique
La pratique juridique et l’exercice de la justice tiennent une place importante dans les villes italiennes : le groupe dirigeant comprend toujours un noyau de juristes, formés à l’université de Bologne, et appelés à donner leur avis ou à rendre des sentences sur toutes sortes de problèmes aux vastes conséquences politiques.
La pratique judiciaire est au cœur des affrontements sociaux et politiques : longtemps monopolisée par la militia, elle fait l’objet de revendications constantes de la part du popolo, qui réclame davantage de transparence et d’équité.
L’intégration des juridictions seigneuriales à un système hiérarchisé et dominé par les tribunaux urbains est une étape importante de la prise de contrôle du contado par les communes. Des conceptions divergentes de la justice opposent les familles aristocratiques, attachées au droit de justice privée, la faide, et les autorités citadines, surtout celles des régimes populaires, qui veulent imposer l’exclusivité des tribunaux communaux.

Groupes sociaux et partis
Au cours de l’évolution qui conduit à l’apparition des institutions communales, autour de 1100, on voit arriver au pouvoir un groupe social dont certains éléments au moins vont, dans bien des villes, y rester fort longtemps : militia est le nom habituellement utilisé par les historiens d’aujourd’hui pour désigner ce type d’élites urbaines.
La présence des hommes et des structures de la féodalité au sein de ce premier groupe dirigeant des communes, et sa persistance par la suite, ont fait l’objet d’un débat important. La formation de la société féodale a en fait préludé directement à la genèse de la commune, particulièrement en Lombardie. Mais davantage qu’entre féodaux et citadins non-féodaux, la coupure majeure passe entre l’ensemble formé par ces élites et les paysans, rustici, soumis au pouvoir seigneurial. L’osmose entre les deux parties du groupe dominant devient au cours du XIIe siècle presque complète dans beaucoup de villes : les milites entrent dans la commune, s’intéressent au commerce, à la banque et au droit, tandis que les cives acquièrent des fiefs et combattent à cheval.
Pour décrire les forces sociopolitiques qui s’affrontent dans les communes du XIIIe siècle, les textes contemporains opposent couramment aux milites ou magnats (« grands ») un groupe qu’ils désignent comme le popolo. Celui-ci a parfois été décrit comme un parti politique sans réel fondement social, qui ne serait que l’instrument de lignages aristocratiques. L’interprétation aujourd’hui dominante a réhabilité la réalité sociale du popolo, tout en laissant un large rôle à ses chefs aristocratiques. Groupe social, le popolo n’embrasse cependant pas tous les habitants qui n’appartiennent pas aux lignages de milites ou de magnats : il exclut les simples salariés, ouvriers, manœuvres, journaliers, domestiques, et les indigents. Il ne comprend que les citadins qui ont atteint un certain niveau d’aisance, d’instruction et d’autonomie sociale, mais qui n’ont pas accès au groupe dirigeant, en voie de fermeture ; marchands et maîtres artisans en constituent le noyau, et les notaires y trouvent souvent aussi un rôle politique.
La societas populi n’est d’ailleurs que l’une des associations qui fleurissent alors dans les communes : les milites s’organisent de leur côté en societas militum, et c’est l’époque aussi où se constituent les associations professionnelles des marchands (universitas mercatorum) et des principaux métiers. Ces associations professionnelles, qu’on appellera plus tard les arts, jouent souvent un rôle politique, au sein de certains organismes communaux ou comme formations d’opposition : l’universitas mercatorum et les associations de métiers peuvent être des éléments du popolo.
Au fil de son ascension politique dans certaines villes, le popolo peut aussi se dissocier en popolo grasso et popolo minuto, qui accroissent la complexité du jeu politique.

Prélude à la Renaissance : une culture laïque exceptionnellement riche
Une des originalités et des forces majeures de l’Italie des communes, dans le contexte européen, est le développement qu’y a connu la culture laïque, sous un ensemble d’expressions qui va de ce qu’on est convenu d’appeler « culture pratique de l’écrit » ou « écriture documentaire » – notariat, comptabilité, tenue de registres, inventaires… – jusqu’aux formes les plus élevées de l’historiographie, de l’éloquence et de la poésie. Cette pratique culturelle multiforme est en même temps remarquablement homogène : c’est dans un même milieu, celui des élites urbaines, que se développent parallèlement les versions les plus utilitaires et les plus littéraires des expressions culturelles.
La période de croissance des villes s’achève, au début du XIVe siècle, alors que la culture communale porte certains de ses plus beaux fruits : dans le domaine littéraire Dante, Pétrarque, Boccace, Giovanni Villani ; dans le domaine documentaire, les premiers ensembles de comptabilités et de correspondances des sociétés marchandes, les grandes séries de registres de notaires et ceux des administrations communales... Un peu plus tard elle aboutira à deux productions raffinées, qui sont florentines : le catasto de 1427, monument jamais dépassé de l’enquête fiscale, et les ricordanze (livres de raison, livres de famille) des « marchands-écrivains ». La combinaison de ces ensembles documentaires exceptionnels offre aux historiens, au miroir du cas florentin, une vision incomparable des villes italiennes au moment où s’y prépare la Renaissance.. 

*François Menant est historien. Il est professeur d’histoire médiévale à l’ENS-Ulm.

La première partie de cet article a été publiée dans La Revue du projet,
n° 50, octobre 2015.

La Revue du projet, n° 51, Novembre 2015
 

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