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Le marxisme ouvert de Trần Đức Thảo

Le philosophe vietnamien Trần Đức Thảo (1917-1993), longtemps oublié, semble depuis quelques années maintenant susciter un regain d’intérêt, à la fois en France et au Vietnam.

Si Trần Đức Thảo a, pour la plus grande partie de sa vie, inscrit sa pensée dans le champ du marxisme, il ne s’est jamais contenté de répéter les dogmes et les formules reçues. Il a plutôt cherché à élargir la réflexion marxiste à des domaines qui étaient jusqu’alors peu explorés par cette tradition de pensée : l’analyse de la conscience, l’évolution du vivant, l’anthropogenèse, le langage, etc.
Pour cela, il s’est engagé dans un dialogue avec un certain nombre de pensées non marxistes (la phénoménologie, la linguistique saussurienne, la psychologie de l’enfant, la paléoanthropologie, la psychanalyse, etc.) et s’est intéressé aux développements de la science de son temps. Ainsi Jean-Paul Sartre pourra-t-il dire en 1956 que Trần Đức Thảo est le seul représentant en France de ce qu’il appelle un « marxisme ouvert », c’est-à-dire un marxisme qui ne se contente pas d’une position de défense du dogme mais qui ose « combattre l’adversaire sur son propre terrain », qui entreprend « de tourner les dernières philosophies bourgeoises, de les interpréter, d’en briser la coquille, de s’en incorporer la substance. »  (Sartre, « Le réformisme et les fétiches », repris dans Situations VII ).
Mais si la pensée de Trần Đức Thảo relève d’un marxisme ouvert, c’est également parce qu’il a un rapport non dogmatique à ses propres élaborations théoriques. Un marxisme ouvert doit oser faire des hypothèses, parfois audacieuses, se confronter au réel, ainsi qu’aux discussions et débats, et accepter que les thèses qu’on avance soient dépassées par soi ou par d’autres – et rester ainsi une tradition vivante. Cette attitude est notamment formulée par Trần Đức Thảo dans une lettre qu’il écrit à Lucien Sève en 1971 à l’occasion de l’envoi d’un de ses textes en vue d’une publication aux Éditions sociales :
« Naturellement, ce que je présente n’est qu’un ensemble d’hypothèses de travail destinées, selon la règle, à être critiquées et dépassées. Certains points peuvent sembler aventureux : j’ai pensé que quand la certitude n’est pas acquise, il vaut toujours mieux proposer une solution qui sera peut-être éliminée, que ne rien dire du tout. Car le fait même de la réfuter sera déjà un progrès vers la solution véritable. – Si donc il ne doit rien rester de mes hypothèses, j’espère qu’elles auront eu l’utilité d’un échafaudage qui aura aidé à bâtir la maison. » (Lettre à Lucien Sève du 14 juin 1971).
Ces quelques lignes, représentatives de l’état d’esprit qui anime les recherches de Trần Đức Thảo, nous serviront de fil conducteur pour revenir sur quelques moments importants de son parcours intellectuel.

Marxisme et phénoménologie : de la synthèse au dépassement
Le marxisme de Trần Đức Thảo s’élabore en premier lieu dans un dialogue avec la philosophie qui est au cœur du champ intellectuel de l’après-guerre : l’existentialisme. Si ses premiers intérêts philosophiques (Spinoza et Husserl) sont assez éloignés du marxisme, Trần Đức Thảo s’en rapproche sans doute à la fin de la guerre, sous l’impulsion de son engagement politique anticolonial et de l’influence intellectuelle de Maurice Merleau-Ponty. Son travail philosophique vise alors à réconcilier le marxisme et l’existentialisme. Loin de s’exclure mutuellement, chacune de ces pensées nous ferait accéder à la vérité d’un des aspects du réel : le marxisme nous livrerait une analyse des infrastructures économiques et du mouvement général de l’histoire, alors que l’existentialisme et la phénoménologie nous ouvriraient à la connaissance des diverses superstructures (représentations, idéologies, culture, art, religion, etc.).
Mais dès 1947, le temps des synthèses et des réconciliations de la Libération se heurte au mur de la Guerre froide. Trần Đức Thảo prend alors peu à peu ses distances par rapport à l’existentialisme et la phénoménologie, et affirme la nécessité de dépasser la phénoménologie en direction du marxisme. Mais ce dépassement doit être dialectique et conserver quelque chose de ce qu’il nie. De même que Marx a dû dégager la dialectique hégélienne de sa gangue idéaliste pour mettre à jour son noyau rationnel, Trần Đức Thảo veut dégager les analyses phénoménologiques de leur idéalisme et remettre Husserl sur ses pieds.
C’est ce projet qui anime son grand ouvrage Phénoménologie et matérialisme dialectique (PMD) (1951). Plutôt que de dénoncer de manière extérieure la phénoménologie (par exemple, comme philosophie bourgeoise), Trần Đức Thảo cherche à retrouver de l’intérieur le mouvement de pensée qui anime les recherches de Husserl tout au long de sa vie (et à ce titre, il s’agit d’un des meilleurs exposés de la pensée du philosophe allemand). Il pourra ainsi montrer, dans la première partie de l’ouvrage, que cette pensée, qui ne cesse de se dépasser elle-même, s’est rapprochée du marxisme sans s’en rendre compte – sa dernière philosophie l’aurait même amené « au seuil » du matérialisme dialectique.

Sous la bannière d’un « matérialisme dialectique » ouvert
La deuxième partie de PMD se propose de franchir ce seuil et de refonder l’ensemble des acquis de la phénoménologie sur la base du « matérialisme dialectique ». L’objectif sera donc double. Contre l’idéalisme de la phénoménologie, il s’agit de réinscrire la conscience dans les processus matériels et notamment dans l’activité des individus. Mais contre un matérialisme réductionniste, il s’agit de faire droit à la spécificité de la conscience et de toutes les caractéristiques mises en lumière par l’analyse phénoménologie. Or, pour Trần Đức Thảo, cela n’est possible que si l’on adopte une logique dialectique et une perspective génétique. D’où sa tentative pour retrouver cette dialectique à l’œuvre à tous les niveaux du vivant, et pour retracer dans une vaste fresque le mouvement dialectique (c’est-à-dire à la fois la continuité et les structures nouvelles qui émergent) qui va de l’organisme unicellulaire à la société contemporaine.
Mais ce projet l’amène du coup également à entrer en dialogues avec la recherche scientifique de son temps : biologie, psychologie de la forme (Kurt Goldstein), ou encore les travaux de Piaget ou d’Henri Wallon. En cela, il participe d’un certain courant marxiste de l’époque (notamment représentée par La Pensée) qui cherche à faire du « matérialisme dialectique » le fondement philosophique des différentes disciplines scientifiques. Or, si cette formule a été, d’un point de vue historique plus général, un mot d’ordre de stalinisation de la philosophie et de l’ensemble de la recherche intellectuelle et scientifique, il a également été vécu dans les années trente et quarante par un certain nombre de penseurs et notamment de scientifiques, comme une voie de solution à la crise des sciences et à la montée d’irrationalisme. Il s’agissait d’un espoir pour refonder la rationalité scientifique sur la logique dialectique et de réunifier les branches scientifiques sous le terme de « matérialisme dialectique » (Sur ces questions voir le livre d’Isabelle Gouarné, L’introduction du marxisme en France. Philosoviétisme et sciences humaines (1920-39), PUR, 2013 ). C’est dans cet esprit que Trần Đức Thảo reprend cette formule et tente de développer une anthropologie ou une psychologie matérialiste.

Ouverture sur les sciences humaines
Après son départ de France en 1951, Trần Đức Thảo n’est plus en contact direct avec les débats philosophiques et intellectuels français. Cependant, sa pensée dans les années cinquante et soixante semble évoluer dans la même direction : au dialogue entre marxisme et existentialisme, se substitue celui entre le marxisme et les sciences humaines (linguistique, anthropologie, psychanalyse, etc.).
Les études réunies sous le titre Recherches sur l’origine du langage et de la conscience (Ed. sociales, 1973) constituent à la fois un prolongement et un dépassement de ses travaux antérieurs. Si le projet reste le même (l’élaboration d’une psychologie marxiste avec une perspective génétique), il estime que certaines des analyses de PMD sont à revoir, notamment en ce qui concerne le processus d’anthropogenèse. Dans PMD, il n’aurait pas su dépasser certains présupposés phénoménologiques, ce qui l’aurait en particulier conduit à sous estimer le rôle du langage. L’idée principale qu’il développe est que la conscience ne peut exister ni se développer indépendamment du langage. En cela, il retrouve certaines intuitions de L’idéologie allemande concernant le langage, et notamment l’idée que « le langage est aussi vieux que la conscience – le langage est la conscience effective pratique ». Le processus d’hominisation est donc le processus par lequel on arrive à se rapporter à l’extériorité sur le mode de l’objet – rapport qui a pour nom « intentionnalité » du point de vue de la conscience, et « référence » du point de vue du langage.
Ce travail sur l’anthropogenèse l’amène à relire les textes classiques du marxisme, mais également à s’intéresser aux développements récents de la paléoanthropologie et de la préhistoire, ainsi qu’à engager un dialogue théorique avec les sciences humaines les plus récentes (linguistique, psychanalyse). La correspondance qu’il entretient à partir des années soixante-dix avec Lucien Sève témoigne à la fois de son isolement et de son intérêt continu pour les recherches et découvertes scientifiques. Il ne cesse en effet de demander à Sève de lui envoyer des ouvrages récemment publiés (notamment anglo-saxons) ainsi que des revues spécialisées faisant l’état des lieux de la recherche.
    
Derniers travaux de Trần Đức Thảo : repenser la dialectique
Trần Đức Thảo déclare à plusieurs reprises que les années quatre-vingt marquent une nouvelle évolution dans son élaboration théorique. Mais la dispersion des textes et la grande quantité d’inédits font qu’il est difficile d’avoir pour le moment une vue d’ensemble à la fois de la qualité et de l’évolution de ses nouvelles recherches par rapport à ce qui précède.
La question théorique qui semble être au centre de sa réflexion à cette époque porte sur la dialectique, et en particulier sur la manière dont elle peut permettre de repenser la question de la genèse. En effet, la question de la genèse est trop souvent posée quant à la causalité linéaire ou mécanique, alors qu’il faudrait saisir une causalité circulaire ou dialectique. Cette réflexion, qu’il théorise dans un article sur la dialectique dans le Capital ( « La dialectique logique dans la genèse du  Capital », dans La Pensée, n°240, 1984. p. 77-91) est utilisée pour repenser le processus d’anthropogenèse à travers une série de textes qui devait former un ouvrage sous le titre de Recherches anthropologiques. Mais cette clarification conceptuelle lui permet également de proposer une critique des fondements théoriques du stalinisme (La philosophie de Staline, 1988)
De retour en France en 1991, il se relance dans de nouvelles recherches qui l’amènent à étudier les développements récents des sciences ainsi qu’à renouer avec la phénoménologie husserlienne et Hegel ; mais ces chantiers sont interrompus par la mort de Trần Đức Thảo en 1993 et il est difficile de déterminer quelles directions ils auraient pris.  

*Alexandre Feron est doctorant en philosophie à l’Université Paris 1.

La Revue du projet, n° 51, Novembre 2015
 

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