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Violences faites aux femmes : mesurer leur ampleur et leur gravité pour agir, Sophie Simon et Ernestine Ronai*

Il a fallu attendre les années 1990 pour que les premières enquêtes sur le sujet soient réalisées et que leur ampleur soit révélée. Ces évaluations sont un préalable indispensable à la construction de dispositifs de prise en charge efficaces.

Qu’il s’agisse des violences conjugales, des violences sexuelles, du harcèlement sexuel et sexiste ou encore des différentes formes de contraintes que l’on fait peser sur la sexualité des femmes, ces violences sont perpétrées contre des femmes précisément parce qu’elles sont des femmes. Ces violences sont longtemps restées cachées, ignorées en tant que fait de société et question de sécurité et de santé publique.
Les violences faites aux femmes prennent des formes multiples. Elles sont physiques, sexuelles, verbales, psychologiques, économiques. Elles ont lieu dans la sphère privée, qu’elle soit conjugale, familiale ou amicale, dans la rue, au travail, à l’université… Elles peuvent également relever de pratiques traditionnelles néfastes pour les femmes, comme les mutilations sexuelles féminines et les mariages forcés. Lorsqu’elles ont lieu au sein d’un couple, elles sont une violence pour la mère mais également pour les enfants témoins.
Les violences conjugales reposent sur un rapport de domination que l’auteur instaure sur sa victime et qui se traduit par des attitudes de contrôle et des agressions physiques, sexuelles, psychologiques, verbales et économiques. Leur déroulement se caractérise schématiquement par une alternance cyclique de quatre phases (tension, agression, justification, rémission) qui s’intensifie et s’accélère avec le temps, pouvant aller jusqu’à l’homicide.
Les violences faites aux femmes sont aussi une violence de la société tout entière, qui commence par la tolérance à l’égard des agressions et des propos sexistes auxquels on attribue un caractère banal.

Les enquêtes
et leurs résultats

Les violences faites aux femmes sont longtemps restées cachées, ignorées en tant que fait de société et question de sécurité et de santé publique. Il a fallu attendre les années 1990 pour que les premières enquêtes sur le sujet soient réalisées et que leur ampleur soit révélée. L’enquête Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF), réalisée en 2000, fut la première enquête scientifique permettant de mesurer de manière précise les violences faites aux femmes. Depuis d’autres sources sont venues enrichir cette connaissance, comme l’enquête annuelle Cadre de vie et sécurité (CVS) et l’enquête Contexte de la sexualité en France. À l’horizon 2016-2017, l’enquête Violences et rapports de genre ( VIRAGE) constituera un nouvel apport déterminant à notre connaissance de la violence fondée sur le genre.
Au cours de l’année 2014, 134 femmes ont été tuées par leur partenaire : 118 par leur mari, concubin ou pacsé et 16 dans le cadre de relations moins stables (amant, petit ami, relation épisodique). Dans 36 % des cas au moins, l’enquête ou des constatations antérieures ont établi que la victime avait subi des violences antérieures de la part de son partenaire.
Les enquêtes de victimation en population générale nous renseignent sur la proportion et le nombre de femmes qui chaque année sont victimes de violences au sein du couple. Les protocoles d’enquête et les définitions retenues des violences conjugales expliquent les variations de taux que l’on peut observer les différentes enquêtes.
L’enquête ENVEFF a notamment estimé un taux global de violences conjugales subies par les femmes en France. Il en est ressorti que près d’une femme en couple sur dix, âgée de 20 à 59 ans, est ou a été confrontée à des violences conjugales au cours de l’année 2000. Parmi elles, un quart (soit 2,3 % de la population générale) se trouve dans une situation de violence très grave c’est-à-dire de cumul de violences, agressions physiques et sexuelles, associées à des violences verbales et à un harcèlement psychologique.
L’enquête CVS réalisée chaque année depuis 2007, apporte un éclairage complémentaire pour mesurer les violences au sein du couple. En moyenne, chaque année, 216 000 femmes, soit 1 % des femmes de 18 à 75 ans, sont victimes de violences conjugales physiques ou sexuelles de la part de leur conjoint ou ex-conjoint. Ces résultats ne tiennent pas compte des faits de violences verbales ou psychologiques (menaces, dénigrement, chantage affectif…). Elle a établi que chaque année, en France métropolitaine, 86 000 femmes sont victimes de viols ou de tentatives de viol. Contrairement à une idée reçue, ces viols ne sont pas le fait d’inconnu. Dans 86 % des cas, la victime connaissait son agresseur, qui, dans plus d’un tiers des cas, est son compagnon. Une femme sur cinq déclare avoir été victime de violences sexuelles (attouchements forcés, tentative de rapport forcé ou rapport forcé) au cours de sa vie. 59 % des femmes victimes l’ont été pour la première fois avant leurs 18 ans.

Des conséquences
sur la santé des femmes

Le retentissement de ces violences sur les femmes qui les subissent est lourd sur le plan de leur santé physique, mentale et somatique. Elles peuvent aller jusqu’à la mort et sont la cause de blessures graves, de maladies induites, de troubles psychos traumatiques, de dépressions… Elles isolent les victimes et les fragilisent sur l’ensemble des aspects de leur vie sociale et professionnelle. L’une des spécificités des violences faites aux femmes est qu’elles se déroulent souvent dans la sphère privée, où elles peuvent rester cachées.
En 2013, l’Organisation mondiale de la Santé a publié une étude sur les effets sur la santé des violences par partenaire intime. Cette étude recense notamment la large variété de ces effets en les classant en quatre catégories principales : 1-Les traumatismes physiques aigus ou immédiats, 2-L’effet sur la santé psychique, le développement de comportements à risque chez la victime, 3-Les conséquences sur la santé sexuelle, reproductive, maternelle et périnatale des femmes : 4-Les maladies chroniques dont le risque peut être augmenté par les violences.
D’après l’enquête ENVEFF, avoir subi des violences au sein du couple augmente très fortement le risque de faire une tentative de suicide : 3,4 % des femmes ayant subi des violences au sein du couple très graves (situation de cumul de violences, agressions sexuelles et physiques, associées aux violences verbales, au harcèlement psychologique) au cours des 12 derniers mois ont fait une tentative de suicide. Ce taux est de 0,2 % chez les femmes n’ayant pas subi de violences.
Il ressort également de l’enquête ENVEFF que 36,8 % des femmes ayant subi des violences au sein du couple très graves sont dans un état de détresse psychologique grave (contre 8,1 % des femmes n’ayant pas subi de violences) et 22,4 % ont une consommation régulière de médicaments psychotropes (contre 9,6 % des femmes n’ayant pas subi de violences).

Un coût social mais aussi économique des violences
En 2014, une nouvelle étude actualisant l’estimation du coût économique des violences au sein du couple et leur incidence sur les enfants a été réalisée. Faisant suite à deux précédentes études menées sur ce champ en 2006 et 2009, le ministère des Affaires sociales, de la Santé et des Droits des femmes et le Secrétariat d’État aux droits des femmes, a commandé une étude pour mesurer le coût des violences au sein du couple sous l’angle économique. Les répercussions économiques des violences au sein du couple et leur incidence sur les enfants en France sont estimées à 3,6 milliards d’euros en 2012 en hypothèse basse. Un coût qui repose d’abord sur les pertes de productivité et les pertes humaines.
Le coût économique est composé des coûts directs médicaux (soins de santé) : 290 millions d’euros (M€). Les coûts directs non médicaux (recours aux services de police et à la justice) : 256 M€, soit 7,1 % du total. Les coûts des conséquences sociales et notamment des recours aux aides sociales : 229 M€, soit 6,3 % du total. Les coûts des pertes de production dues aux décès : 1 379 M€, soit 38,2 % du coût global. Et enfin les coûts du préjudice humain : 1 032 M€, soit 28,6 % du total et les coûts de l’incidence sur les enfants : 422 M€, soit 11,7 % du total.

Un travail d’objectivation
pour agir collectivement

Si les mouvements féministes, politiques associatifs et citoyens n’ont eu de cesse de rappeler que les violences faites aux femmes s’inscrivent dans un contexte plus large d’inégalités entre les femmes et les hommes, qui en sont la cause et qu’elles participent à maintenir. Les enquêtes et études sur ces violences ont participé à entériner l’idée que les violences ne relevaient pas seulement d’une interaction singulière entre deux personnes. Progressivement, les violences faites aux femmes en France et leur ampleur sont mieux connues et les mécanismes sur lesquels elles reposent mieux compris. Ce travail d’objectivation permet de contrer les nombreuses idées reçues dont ces violences font encore l’objet et de lutter contre la tolérance de la société à leur égard.
Il est également un préalable indispensable à la construction de dispositifs de prise en charge efficaces. En effet, suite à ces enquêtes et études, de nombreux dispositifs d’accompagnement des femmes victimes de violences ont vu le jour. Nous avons pu constater un accroissement des politiques publiques pour mettre fin aux inégalités femmes/ hommes notamment par le biais par la création de délégation à l’égalité femmes/hommes dans les collectivités, et à l’échelon national.
Enfin, il est aussi indispensable que l’ensemble de la population ait accès aux résultats de ces enquêtes pour comprendre le phénomène et participer à mettre fin aux violences faites aux femmes en France comme dans le monde.  

*Sophie Simon et Ernestine Ronai sont militantes féministes contre les violences faites aux femmes .

La Revue du projet, n° 51, Novembre 2015
 

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