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Le cybermilitant : promesses et limites, Gérard Streiff

Le cybermilitantisme, ou la participation politique via Internet, devait révolutionner la pratique politique. Nous disait-on il y a peu. Qu’en est-il réellement ? Est-ce que tout a changé ? Ou au contraire est-ce que finalement rien ne change ? Des politologues proposent un bilan nuancé.

Le cybermilitant est une catégorie qui est apparue dans le vocabulaire politique il y a une quinzaine d’années. À l’époque, on a beaucoup écrit sur les perspectives désormais ouvertes à de nouvelles pratiques politiques avec la culture d’Internet et celle des réseaux sociaux (Facebook, Twitter) : la base militante allait s’élargir ; les partis allaient s’ouvrir à des profils diversifiés ; les cadres et les élus allaient se rapprocher du citoyen « de base », et vice versa ; la représentativité des partis allait y gagner. On parla de « militantisme en fauteuil », de formes d’actions moins hiérarchisées, de structures en réseaux permettant la participation du plus grand nombre au débat politique. Renouvellement, démocratisation : qu’en est-il réellement ? Les promesses ont-elles été tenues ?
Il est difficile de nier les opportunités nouvelles offertes par Internet, les formidables facilités qu’offre l’outil, son immédiateté, son accessibilité, son audience, cette manière de relier des militants isolés géographiquement… Et pourtant le bilan semble globalement décevant si on en croit des études précises de jeunes politologues, notamment Anaïs Theviot, qui a consacré sa thèse à cet enjeu. On pourra consulter d’elle plusieurs études : un article « Qui milite sur Internet ? » pour la Revue française de science politique (2013) ; une enquête (avec Clément Mabi) intitulée « S’engager sur Internet. Mobilisations numériques et pratiques politiques » in Politiques de communication, n° 3, automne 2014, aux Presses universitaires de Grenoble.
Premier constat : Internet n’entraîne pas nécessairement l’arrivée de nouveaux militants mais pousse ceux qui militaient déjà beaucoup à militer encore plus. Pour Anaïs Theviot, « ce n’est pas l’outil de communication militante qui fait la différence mais le degré d’implication politique de l’utilisateur ; plus celui-ci est impliqué dans la vie politique, plus il utilise la Toile ». On ne peut donc pas dire qu’Internet suscite de nouvelles vocations militantes. En revanche, le militant activiste use de tous les moyens disponibles (que ce soit en ligne et sur le terrain) et l’activisme numérique permet souvent une mise en orbite ou sert d’accélérateur de carrière, par exemple pour des militants en charge de l’animation de sites Web. La toile ne favorise pas mécaniquement la démocratisation militante mais engendre des cybermilitants plus « dotés » que les militants « classiques », et prolonge ainsi, voire amplifie, les inégalités existantes. Comme l’écrit la journaliste Josseline Abonneau (Le Figaro, 8 juillet 2015), le cybermilitant est « plus doté que l’adhérent hors ligne ; il est “toujours plus” dans tout : socialement, culturellement, économiquement et surtout dans son implication politique (hyperactif en ligne, il est aussi très présent sur le terrain militant). » On remarquera, par exemple, que ce cybermilitant est nettement plus diplômé que le citoyen lambda. « Les compétences induites par la position sociale accentuent la ségrégation sociologique du militantisme politique, assure Abonneau. Le profil du cybermilitant diffère peu de celui du militant traditionnel mais ses caractéristiques sont exacerbées ».

Des logiques sociales inégalitaires
C’est comme si toutes les inégalités observées dans la société étaient ici amplifiées. C’est vrai du sexe. Le genre de l’internaute est assez partagé entre hommes et femmes mais la vie politique, elle, est plutôt dominée – doux euphémisme — par le « sexe fort » ; et ce dernier renforce encore sa présence parmi les cybermilitants : trois cybermilitants sur quatre [l’étude parle du PS ou de l’UMP. N.D.L.R.] sont des hommes. Ils sont majoritairement diplômés de l’enseignement supérieur, et 40 % sont même titulaires d’une licence ou d’un master. Si la population française compte 28 % de diplômés du supérieur, près de 70 % des cybermilitants sont surdiplômés. Pour Anaïs Theviot, « la force opératoire des logiques sociales inégalitaires structurant l’engagement politique est renforcée dans les catégories des cadres et des professions supérieures et
intellectuelles : au PS ou à l’UMP, les professions supérieures cadres et intellectuelles occupent une place prépon­dérante (52 % au PS et 47 % à l’UMP) quand les ouvriers sont quasi invisibles (2 % PS et 1 % UMP) ».
L’enquête montre encore que la place sociale de la famille est déterminante ; les cybermilitants viennent majoritairement du secteur public (58 % au PS, 49 % à l’UMP).
Le cybermilitant est jeune : un tiers a moins de 30 ans, un cybermilitant sur deux a moins de 39 ans. Les « papys », qui représentent 10 à 12 % des militants PS ou UMP, ne sont que 2 à 4 % à être cybermilitants. Abonneau, encore, constate : « Né avec une souris à la main, le cybermilitant fait prendre un sérieux coup de vieux au militant traditionnel : à peine trentenaire contre le quinquagénaire militant hors ligne. » Ce rajeunissement rapproche le cybermilitant de l’internaute ordinaire plus que du militant classique.
Avec la prudence nécessaire, on retiendra de cette enquête un double enseignement. Le cybermilitantisme est devenu aujourd’hui un mode important de participation politique. En même temps, il ne saurait remplacer les formes plus classiques du militantisme. De ce point de vue, on lira avec intérêt la note « Le militantisme est mort. Vive le militantisme ! » de la start-up LMP (Liegey Muller Pons), juillet 2015.  

 

Des logiques sociales inégalitaires
De façon récurrente, chaque nouvelle technologie de communication fait l’objet de présupposés sur son aptitude à mobiliser davantage les citoyens et à moderniser les institutions : « La radio, la télévision, la vidéo communautaire, les radios libres et les formes balbutiantes de l’Internet ont toutes suscité des espoirs d’une appropriation citoyenne intense permettant l’avènement d’une démocratie forte ». (Monnoyer-Smith, 2011). Ainsi les travaux initiaux sur l’Internet politique ont eu tendance à se focaliser sur « l’impact » que pouvaient avoir les technologies sur la démocratie, justifié par le fait que « le rôle d’Internet comme instrument de veille, de diffusion et de mobilisation (circulation de l’information, accroissement des pratiques pétitionnaires) est, en effet, de plus en plus central dans le fonctionnement démocratique » (Haegel, 2009). Les notions de « démocratie électronique » (Chambat, 2003 ; Vedel, 2003), de « cyberdémocratie » (Poupa, 1998) et d’ « hyperdémocratie » (Flichy, 2001) se sont développées pour travailler le couple démocratie-Internet. Les Technologies de l’information et de la communication (TIC) tendaient à apparaître comme une solution à la « crise de la représentation ». Le Web grâce à son architecture orientée vers l’interaction et l’exposition de soi (Cardon, 2010) aurait créé les conditions favorables pour le dialogue et le partage d’informations. Pour les plus optimistes, sa structure réticulaire permettrait de faire tomber certaines barrières qui traditionnellement freinent l’engagement politique (spatiales et temporelles par exemple), permettant à un public élargi de s’exprimer et de s’engager en politique (Castells, 2002). L’accumulation d’analyses empiriques produites dès le début des années 1990 aux États-Unis et au milieu des années 2000 en France a permis de contrebalancer cette utopie et a largement contribué à déconstruire les imaginaires d’Internet.

Présentation du dossier  S’engager sur Internet, Clément Mabi, Anaïs Theviot, Presses universitaires de Grenoble.

La Revue du projet, n° 51, Novembre 2015

 

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