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La France en l’air, Léo Purguette

France in the air. Quel beau slogan. Vous êtes priés de saisir. Pas besoin de parler anglais. Rien à voir avec la langue de Shakespeare. Non, comprenons-nous : c’est la langue des modernes, le sabir mondial de ceux qui surplombent. France in the air, quelle meilleure façon de faire entrer une ex-compagnie nationale d’aviation dans le XXIe siècle ? Cette époque formidable qui semble bloquée sur marche arrière.

Quand les salariés d’Air France, refusant le plan Perform 2020, tirent un peu trop fort sur le col blanc de deux de leurs dirigeants, ce sont des « voyous ». Vous avez compris ? Sur tous les tons mais toujours dans la même langue, Manuel Valls, la droite, le PS, le FN, l’ont martelé. Les média dominants, eux, se sont émus. « Images hallucinantes », « scène incroyable », « violences extrêmes ». 2 900 emplois mis en l’air. Merci de garder son sang-froid.

Sur tous les écrans, des pantins sans figure, interchangeables à la De Chirico, se relaient pour servir le même discours. À l’indignation outrée, ils ajoutent le cynisme et assurent que sans ces chemises mises en pièces, projecteurs et caméras se seraient naturellement tournés vers le drame social qui se joue chez Air France. Les 2 700 salariés d’Areva menacés de licenciement, bien braves, cherchent toujours la lumière.

À la télévision, Marine Le Pen, elle, n’en manque pas. Elle se paye même le luxe de refuser une énième invitation pour in fine faire entendre encore un peu plus parler d’elle.

Et dans le même temps, le code du travail ? En l’air ! Les retraites complémentaires ? En l’air ! Le repos dominical ? En l’air ! Les promesses électorales ? Vous avez deviné. Bref, la France du progrès, notre France, en train d’être fichue en l’air.
Serrez les dents. C’est ainsi, sinon ce sera pire. « Si vous voulez une rupture, suivez mon regard, vous aurez la rupture mais la rupture sera dangereuse pour la République et nos valeurs, elle sera aussi dangereuse pour notre économie », met en garde le Premier ministre dans le Figaro. Vous n’avez pas voté au référendum du Parti socialiste pour l’unité de la gauche ? Il reste encore le 1er tour des régionales. On vous aura prévenus.

Dans le Wall street journal, Emmanuel Macron, ministre des économies et de la finance, lui, n’a pas la main qui tremble. Il sait ce qu’il faut faire et le fait savoir à ses semblables avec tribune Building a new french capitalism, toujours dans cette langue globale de l’évidence libérale.

Et puis dans les salons, entre nous, on ne s’encombre pas de nuances. Les pays du Sud de l’Europe, aux dettes publiques obèses ? Des PIGS (Portugal, Italy, Greece, Spain). La commission pour la libération de la croissance française réunie par Nicolas Sarkozy et qui inspire le gouvernement Valls ? Dites Jacques Attali liberalization’s commission, c’est plus court. Avec le mélange de franchise et de brutalité qui le caractérise, Emmanuel Macron s’amuse de son passé de banquier : « On est comme une sorte de prostituée. Le job, c’est de séduire ».

Ne jouez pas les Nadine de Rothschild. Les bonnes manières d’aujourd’hui ne sont plus celles d’hier. Attractivité-compétitivité-flexibilité. Apprenez le langage des puissants.

Speak white écrivait Michèle Lalonde, poétesse québécoise dans un texte révolutionnaire à la résonance prémonitoire.
« Speak white and loud
qu’on vous entende
de Saint-Henri à Saint-Domingue
oui quelle admirable langue
pour embaucher
donner des ordres
fixer l’heure de la mort à l’ouvrage
et de la pause qui rafraîchit
et ravigote le dollar […] speak white
parlez-nous production profits
et pourcentages
speak white
c’est une langue riche
pour acheter
mais pour se vendre
mais pour se vendre à perte d’âme
mais pour se vendre
ah !
speak white
big deal
mais pour vous dire
l’éternité d’un jour de grève
pour raconter
une vie de peuple-concierge
mais pour rentrer chez nous le soir
à l’heure où le soleil s’en vient crever au-dessus des ruelles
mais pour vous dire oui que le soleil se couche oui
chaque jour de nos vies à l’Est de vos empires
rien ne vaut une langue à jurons
notre parlure pas très propre
tachée de cambouis et d’huile »

C’est dans cette langue-là, la nôtre, celle des humbles, des laborieux, celle des manifs, du travail et du chômage, celle des quartiers et des ailleurs, qu’il nous faut reprendre la parole.

C’est dans cette langue-là, qu’il nous faut raturer les scenarii écrits par d’autres pour les régionales et pour la suite. Les raturer à l’encre rouge comme la colère et comme l’espoir.

C’est dans cette langue-là, la nôtre, que nous voulons écrire un projet d’émancipation humaine pour le XXIe siècle. Avec toutes celles et tous ceux qui parlent le même langage, et qui malgré toutes leurs différences sont du même monde. Nous sommes très nombreux à ne pas vouloir mettre la France in the air, mais en commun.

La France en commun peut-être la première page d’un nouveau livre écrit à des millions de mains. Car une idée devient une force – à condition — qu’elle s’empare des masses.

Léo Purguette,
Rédacteur en chef
 

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