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La responsabilité des (anciens) colonisateurs. L’« exemple » du Sénégal, Ibrahima Sene*

Les grandes puissances européennes ne sont pas seulement responsables de leur choix de développement industriel dans leur pays respectif, elles le sont aussi de leurs politiques de domination et d’exploitation coloniales des peuples des pays en développement.

Le choix de développement industriel basé sur les énergies fossiles et l’urbanisation galopante ont mis aujourd’hui la planète terre au bord du gouffre. Le rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNEU) qui paraît chaque année Emissions Gap Report est clair : pour espérer stabiliser le réchauffement climatique en deçà de 2 °C, nous devons impérativement et rapidement réduire nos émissions de 8 à 12 Gt d’équivalent CO2. Ce, sans attendre l’entrée en vigueur du futur accord de Paris, en 2020.

La destruction
de la forêt naturelle

Ainsi, au Sénégal, sous la domination coloniale française, la dégradation du climat est consécutive à la destruction de la forêt naturelle constituée d’accacia véreck (gommier) pour les besoins de l’industrie alimentaire de la métropole, et de goniakier (bois d’œuvre et charbon de chauffe) pour les besoins de la capitale du Sénégal de l’époque, St-Louis, en proie à une forte urbanisation.
Cette forêt protégeait l’intérieur du Sénégal des vents chauds du désert mauritanien. Mais, avec l’épuisement de cette ressource, l’arachide fut introduite au Sénégal pour les besoins en huile alimentaire de la métropole. Son développement fulgurant au nord et au centre du Sénégal, dénommé « Bassin arachidier », a occasionné des déboisements intempestifs accentuant la vulnérabilité de cette partie du pays aux vents chauds du désert qui ne trouvaient plus d’obstacle sur leur chemin.
Cependant, ce processus s’est surtout accentué après la décision du pouvoir colonial de produire du riz dans la vallée du fleuve Sénégal, suite à la fin du « commerce triangulaire » qu’il entretenait entre la métropole, le Sénégal et l’Indochine.
Ce commerce consistait à nourrir les Sénégalais de riz brisé importé d’Indochine, afin qu’ils limitent les surfaces traditionnellement emblavées avec la céréale locale (le mil) pour faire de la place à la culture de l’arachide dont avaient besoin l’industrie et la consommation de la métropole. C’est ainsi, qu’en 1956, le Barrage de Keur Momar Sarr a été construit afin de sécuriser l’eau pour le « Casier rizicole de Richard Toll » sur les berges du Fleuve Sénégal.
Ce barrage avait éliminé le « Bounon », c’est-à-dire un cours d’eau navigable en toute saison qui reliait le fleuve Sénégal avec l’intérieur du pays, et que le pouvoir colonial avait utilisé pour combattre les rois dans cette partie du pays.

Invasion des dunes
de sable

Cette partie nord du Sénégal s’est ainsi asséchée et a été envahie par des dunes de sable transportées par les vents chauds du désert mauritanien.
Avec les indépendances de 1960, cette politique fut maintenue dans un premier temps, avant de remplacer dans le « Casier de Richard Toll », la production du riz par celle du sucre qui avait des besoins en eau encore plus importants. Ce qui a contribué à aggraver d’avantage le processus d’assèchement du nord du Sénégal.
Les conséquences de telles politiques sur le changement climatique au Sénégal se sont traduites dans le fait que le niveau de pluie, compatible avec les besoins hydriques de la variété d’arachide de 90 jours de cycle végétatif (la 55-437), et la variété de mil « Souna 3 » de 90 jours, cultivées dans la région de Louga dans les années cinquante, est descendu, de nos jours, jusqu’au centre du bassin arachidier, c’est-à-dire, jusqu’au nord de la route nationale Mbour-Kaolack-Kaffrine-Koungheul.
De cette manière, la production des arachides (47-16 de 120 jours de cycle) et du mil (Sanio de 120 jours de cycle), pour ces variétés, est devenue très aléatoire dans les régions nord actuelles de Louga, Diourbel et au centre du Sénégal dans les départements de Tivaouane et de Thiès ; alors que la variété d’arachide de 120 jours (la 28-206) fut remplacée par la 73-33 à cycle de 100 à 110 jours, pour le sud du Bassin que constituent les régions de Fatick et de Kaolack et le département de Mbour.
Toute cette zone nord et centre nord du bassin arachidier, qui couvrait, en année moyenne, plus de 56 % des superficies cultivées en arachide, était devenue, du point de vue pluviométrique, une zone à haute instabilité de la production des arachides et du mil.

Des adaptations variétales limitées
dans le temps

Cependant, la recherche agronomique au Sénégal avait anticipé sur cette dégradation du climat et des conditions pluviométriques dans les années 1970 et 1980, et avait pu obtenir de nouvelles variétés d’arachides (55-437) et de mil « souna », à cycle végétatif plus court de 90 jours, ou mieux adaptées.
Les retards enregistrés, jusqu’ici, dans la substitution de ces nouvelles variétés aux anciennes dans le nord du bassin arachidier, relèvent essentiellement des conséquences de la politique agricole mise en œuvre par l’État consécutivement aux Programmes d’ajustement structurel (PAS) imposés par le FMI et la Banque mondiale.
Mais ces adaptations variétales, aussi nécessaires soient-elles, ne peuvent être que limitées dans le temps si les conditions pluviométriques continuent à se détériorer. C’est ce qui pose la nécessité de renforcer les moyens de la recherche agronomique, pour qu’elle soit en mesure d’anticiper les futurs problèmes consécutifs à la dégradation des conditions pluviométriques, en produisant à temps les nouvelles variétés nécessaires.

Une politique
de reboisement indispensable

Cependant, la vulnérabilité écologique du nord et du centre nord du bassin arachidier est principalement causée par le souci de l’État, bien avant l’indépendance, de sécuriser l’eau du fleuve Sénégal pour la riziculture, puis, depuis les années 1970, pour la culture de la canne à sucre dans le delta et dans la vallée du fleuve Sénégal, et pour l’alimentation en eau des populations de Dakar.
Cette situation fut aggravée par la politique d’exploitation forestière de l’État dans le centre du Sénégal, sans contrepartie d’une politique de reboisement approprié.
Avec l’Alternance intervenue en 2000, les projets hydrauliques dits de « revitalisation des vallées fossiles » adoptés sous l’ancien régime furent abandonnés au profit du Programme hydrographique national du Président Wade, et d’une politique de bassins de rétention d’eau de pluie dans les anciennes mares du Sénégal, qui jusqu’à présent, peinent à avoir un effet significatif comme politique d’adaptation à la dégradation du climat.
Cependant, l’on a observé, durant la période, un renversement spectaculaire de la place des différents secteurs de l’économie, dans l’émission du CO2 : le secteur agricole a vu son poids passer de 37 % à 57 %. Ce qui pose toute la pertinence d’agir sur ce secteur pour une réduction significative des émissions de GES.
C’est dans ces conditions que la timide politique de « muraille verte » initiée à la fin du régime du Président Wade, ne s’inscrit malheureusement pas dans une politique résolue de restauration de la barrière végétale naturelle historique au nord du pays.
Avec la décision prise en juillet 2015 par les Autorités de la nouvelle Alternance intervenue le 25 mars 2012, d’interdire l’exploitation industrielle du bois de nos forêts, un signal fort est ainsi donné de la volonté du Sénégal de stopper la dégradation de son couvert végétal. Mais cela reste insuffisant tant qu’il n’y a pas de volonté politique forte de restaurer la forêt naturelle du nord du Sénégal qui servait de barrière naturelle pour le centre du pays, contre les vents chauds du désert mauritanien.  

*Ibrahima Sene est ingénieur agronome retraité, membre du Secrétariat du Comité central du Parti de l’indépendance et du travail du Sénégal (PIT/SÉNÉGAL)

La Revue du projet, n° 51, Novembre 2015
 

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