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Se saisir de la révolution numérique pour changer de modèle, Yann Le Pollotec*

Au-delà de nombre de clichés technobéats ou technophobes, la révolution numérique entretient des rapports contradictoires avec la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation des ressources de la planète.

L’influence du numérique dans cette lutte doit s’envisager dans le cadre d’un bilan global en prenant en compte toutes les données et toutes les implications en matière de consommation d’énergie et de matières premières.

L’empreinte écologique de la révolution numérique
En effet, la dématérialisation, le zéro papier, les vidéos-conférences… sont loin d’être écologiquement neutres car derrière la faible consommation électrique apparente d’un terminal numérique se cachent des gigantesques centres de stockage et traitement de données : les data center qui impliquent une très forte consommation d’électricité généralement carbonée. Si l’ensemble des data center de la planète avait constitué en 2012 une nation il se classerait au 5e rang mondial en matière de consommation électrique, et cette consommation devrait être triplée d’ici 2020. Les data center représentent aujourd’hui 2 % des émissions mondiales de CO2 soit autant que l’ensemble du trafic aérien. Mais à la différence du transport aérien qui est sur une pente de réduction de 50 % de ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 2020, les data center sont pour l’instant sur une tendance inverse. De plus, les data center émettent beaucoup de chaleur. Les solutions pour réduire l’empreinte écologique des data center est la récupération de chaleur, des silos de serveurs passivement refroidie et dont les calories peuvent être récupérées et redistribuées aux voisins par exemple pour le chauffage urbain, et bien sûr l’usage d’une électricité propre.

L’obsolescence accélérée
Autre problème du numérique dominé par les grands groupes capitalistes : l’obsolescence accélérée et programmée des micro-ordinateurs, des PC portables, des tablettes, des smartphones, des liseuses. Ces appareils sont sur des cycles de vie d’au mieux trois ans et consomment beaucoup de terres rares et de lithium. Ils posent aussi d’importants problèmes de traitement de déchets fortement toxiques. Le remède essentiel afin de pallier en partie ces problèmes d’obsolescence programmée est de faire le choix politique de l’usage de logiciels et de matériels libres conçus de manière modulaire pour permettre l’up­gra­ding  (l’amélioration) et la réparation. On ne peut, hormis les domaines de la documentation technique et juridique, ou des manuels scolaires, que s’interroger sur la pertinence écologique de l’usage des liseuses.
Par contre potentiellement, en particulier en milieu urbain, l’usage d’applications numériques exploitant le big data, peut permettre de substantiels gains en matière de consommation d’énergie, de limitation du gaspillage, de l’optimisation de la mobilité, du chauffage, de l’éclairage… Mais encore faut-il que les solutions viennent d’en bas en non d’en haut et qu’elles s’inscrivent dans la culture hacker. C’est-à-dire dans l’esprit de ne pas subir la technologie, mais de la maîtriser, de la décortiquer afin que le plus grand nombre s’en empare pour la subvertir. Il s’agit d’un véritable mouvement d’appropriation sociale des moyens technologiques de production. C’est pourquoi, il y a besoin, non pas de smart-cities  ou de datapolis  pilotées par le haut par les multinationales du numériques et des collectivités locales à leur service, mais de « participolis ». Le modèle doit être Barcelone et Montreuil, et non Issy-les-Moulineaux, où la municipalité, sur son site, se vante d’IssyGrid, « 1er réseau intelligent de quartier en France » faisant la courte échelle à: Alstom, Bouygues Energies et Services, Bouygues Telecom, EDF, ERDF, Microsoft, Schneider Electric, Steria et Total. Le citoyen est alors hors-sujet. Pire, à Colombes, la nouvelle municipalité de droite met par terre l’agro-cité RURBANE, un espace agricole urbain, pour la remplacer par… un parking provisoire.

Un facteur de relocalisation
La révolution numérique peut être un facteur de relocalisation de la production et donc de moindre usage de moyens de transport émetteurs de gaz à effet de serre, car elle implique que la conception, l’innovation et la création sont de plus en plus socialisées, alors que la production de biens et de services s’individualise et se décentralise. Avec le numérique et des lieux de fabrications décentralisés et distribués comme les fab-labs, les hackerspaces, les tech-shops, les makerspaces, travaillant en réseau, on arrive maintenant à produire des petites séries de biens matériels qui sont au moins aussi écologiquement soutenables que les lieux centralisés de productions standardisés jouant sur les économies d’échelle. C’est tout le pari du réseau des fab-cities avec les villes de Barcelone et de Montreuil en pointe, qui entend en quadrillant leurs villes de fab-labs, de petites usines de quartier, de potagers partagés et autres tiers lieux, mettre en œuvre à grande échelle un écosystème reposant sur l’économie circulaire.
L’enjeu est donc de se saisir des innovations technologiques du numérique pour changer de modèle, pour passer d’un mode traditionnel PITO (product in, trash out) à un mode DIDO (data in, data out), où par exemple les déchets seraient pensés comme des ressources pour le fonctionnement d’un territoire spécifique.
Il s’agit, en s’appuyant sur les mouvements hackers et makers, sans craindre les contradictions qui les travaillent, de s’emparer de la révolution numérique et de ses potentialités afin de réinventer les modes de production et de consommation urbains écologiquement soutenables, à partir des aspirations des citoyens.

*Yann Le Pollotec est responsable du secteur « Révolution numérique » du Conseil national du PCF.

La Revue du projet, n° 51, Novembre 2015
 

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