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Quelques questions dérangeantes dans le consensus apparent. Entretien avec Sylvie Mayer*

Les réfugiés, les limites et impasses du marché carbone, les externalités, le court et le long terme, l’économie sociale et solidaire...

Y a-t-il un large accord, entre des formations politiques différentes, sur le constat du réchauffement climatique ?
Après une bataille inégale entre ceux majoritaires « qui croient aux menaces » et ceux – notamment dans les milieux intégristes religieux américains – ultra-minoritaires « qui n’y croient pas », les premiers l’emportent. Difficile en effet, avec le travail approfondi du GIEC sur des années, de continuer à nier les menaces. La question est plutôt celle des réponses à donner à ces menaces. Réponses pour réguler les émissions de carbone et donc la température, mais aussi réponses pour prévenir les catastrophes que le réchauffement climatique va engendrer. Je pense par exemple aux solutions à mettre en œuvre pour accueillir les réfugiés climatiques, ceux des îles, ceux des zones désertifiées, ceux des côtes menacées… Selon le rapport Stern publié en 2006, ils seront 200 millions en 2050. Quand on constate les tergiversations honteuses face à la nécessité d’accueillir les réfugiés de la guerre en Syrie, on frémit à l’idée de ce qui pourra se passer. N’est-ce pas le gouvernement néo-zélandais qui déjà veut trier les îliens du Pacifique en fonction de leurs compétences et diplômes ?

Comme principale solution politique et économique de fond, certains proposent d’ « utiliser le capitalisme de marché comme allié ». Ils ajoutent, à propos du marché du carbone : « La Bourse du climat de Chicago est un jeune marché, basé sur l’idée simple que la réduction des émissions de CO2 est une activité profitable, non seulement sur le plan environnemental, mais aussi du point de vue financier. » Est-ce la voie à suivre ?
Non, cette voie sortie de l’imagination d’économistes libéraux pour soi-disant atteindre les objectifs de réduction, ce qu’on a appelé au départ les mécanismes de développement propre, notamment avec les « quotas d’émission » et la « bourse du climat » a déjà montré ses défauts rédhibitoires. D’une part, les pays n’atteignant pas les quotas ont pu vendre à d’autres leur reliquat, d’autre part la mise en bourse conduit à une déconnexion de la réalité via des mécanismes, voire des escroqueries financières comme celle découverte en 2012. L’arnaque aux quotas d’émission de CO2 qui a eu lieu entre 2008 et 2009 aurait coûté au total 1,6 milliard d’euros de pertes pour le fisc français, selon la Cour des comptes. Des pertes montées à 5 milliards d’euros selon Europol. L’autre problème concerne les « puits de carbone ». Un pays ou une entreprise qui plante des arbres, soit sur son territoire, soit dans un pays en développement peut déduire un certain tonnage de CO2. C’est le cas du Canada, qui a récupéré ainsi 12 millions de tonnes par an ou de Peugeot, qui plante en Amazonie. En quelque sorte une « délocalisation des puits de carbone » : ce mécanisme freine le développement de pays pauvres et permet aux pays riches de continuer à polluer…

On note chez des dirigeants capitalistes (par ex. Al Gore) ces deux propositions concrètes : 1) ne plus suivre « la comptabilité traditionnelle [qui] permet de classer ces facteurs [nuisant à l’environnement] comme “externalités” et de les exclure du bilan de l’entreprise » ; 2) « renoncer à l’obsession du court terme pour embrasser une vue de long terme [ce qui] implique des investissements qui peuvent ne pas avoir de retour avant deux ou trois ans ». Y a-t-il à cet égard convergence partielle possible avec des mouvements « modérés » ?
Entièrement d’accord avec la première proposition, j’irai plus loin pour la seconde.
- En ce qui concerne la modification de la comptabilité pour inclure les questions environnementales dans le bilan des entreprises, il faut lire les travaux du « Club Développement Durable » du Conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables (CSOEC) (http://www.cdd.asso.fr/), et notamment le Manifeste pour une comptabilité universelle (par Michel Veillard et Jacques de Saint Front, L’Harmattan, juin 2012) qui cherche à apporter de nouvelles règles comptables pour réorienter l’activité industrielle et servicielle, ainsi que la consommation, via des normes comptables incluant les externalités négatives (coût des pollutions, accidents du travail, délocalisations…)
- Quant à renoncer à l’obsession du court terme, c’est un des éléments du dépassement du capitalisme vers la transformation sociale ! La lutte contre le dérèglement climatique et pour prévenir les catastrophes que cela risque d’engendrer, nécessite d’évidence des stratégies planétaires, des coopérations élargies et des programmes internationaux de recherche. C’est un travail à long terme. Cela nécessite aussi des décisions locales à moyen voire à long terme, difficilement compatibles avec notre système d’élections en alternance où chaque nouvelle équipe balaye le travail accompli par l’équipe précédente… L’isolation des habitations, les innovations énergétiques, une agro-écologie relocalisée, hors du système d’agriculture industrielle, tout cela va prendre du temps. Raison de plus pour commencer tout de suite, notamment à partir de nos régions qui ont un pouvoir économique et social important. Je ne vois ni la droite, ni le centre, ni les sociaux-démocrates se lancer dans de tels programmes, incompatibles avec l’austérité…

L’économie sociale et solidaire (ESS) joue-t-elle un rôle positif ou neutre par rapport au dérèglement climatique ?
Cessons de regarder l’ESS comme une entité homogène : le Crédit Agricole – qui pourtant a le statut ESS — n’agit pas comme les Pilpa qui produisent des glaces « écologiques » ! Il y a besoin de nouvelles batailles pour que les banques de l’économie sociale, Crédit Mutuel, BPCE, Crédit Agricole reviennent à leur statut initial.
Cependant, de nombreuses organisations de l’ESS se sont investies dans le développement durable via la coopération interentreprises, le commerce équitable, l’insertion sociale dans le recyclage, les circuits courts et l’économie circulaire. Il faut les encourager, les développer, mutualiser leurs capacités. Là encore, les élus territoriaux, notamment ceux des régions peuvent être efficaces.

Alors pessimisme ou optimisme ?
Ce qui me rend optimiste, c’est la prise de conscience montante et exigeante des populations vis-à-vis de cette question du climat, mais aussi de la qualité de leur alimentation, de leur environnement, des économies d’énergie. L’actuel mouvement de solidarité vis-à-vis des migrants ne me semble pas hors sujet par rapport à la question : les valeurs de progrès, de gauche, de solidarité sont nécessaires à la lutte contre le réchauffement climatique. Les mouvements qui entourent la préparation de la COP21, je pense à Alternatiba, à la Conférence des jeunes sur le climat, à la marche mondiale pour le climat… toutes ces initiatives nous donnent l’espoir de débats et de nouvelles luttes.

*Sylvie Mayer est responsable du secteur Économie sociale et solidaire du Conseil national du PCF.

Propos recueillis par Séverine Charret et Pierre Crépel.

La Revue du projet, n° 51, Novembre 2015
 

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