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Climat : relever le défi du financement, Frédéric Rauch*

La question du financement est au cœur de la lutte contre le réchauffement climatique.

Certains, comme l’économiste britannique Nicholas Stern, vont jusqu’à chiffrer à 90 000 milliards de dollars le besoin de financement sur quinze ans pour le passage à une économie bas carbone. Pourtant, cette question ne semble pas être une préoccupation majeure de la COP21. Il est remarquable en effet que l’enjeu de cette COP soit « d’aboutir, pour la première fois, à un accord universel et contraignant permettant de lutter efficacement contre le dérèglement climatique et d’impulser/d’accélérer la transition vers des sociétés et des économies résilientes et sobres en carbone », mais qu’aucun moyen financier nouveau ne semble être dégagé pour cela. Hormis les promesses de financements des États décidés en 2009 lors de la création du Fonds vert (100 milliards de dollars d’ici à 2020), dont chacun s’accorde à dire qu’ils seront largement insuffisants, quand bien même elles seraient atteintes.

La fausse route
des droits à polluer

En effet, la transition bas carbone, qui suppose comme le rappelle le Plan d’actions Lima-Paris la responsabilisation des entreprises « d’adapter leur propre modèle économique à un monde résilient et limité à une augmentation de la température de 1,5 à 2°C », implique la mobilisation massive de fonds publics et privés ainsi que l’incitation à l’engagement des acteurs publics nationaux et locaux pour cela. Or, le financement de cette croissance bas carbone reste toujours subordonné à la conception néoclassique dépassée du marché des droits à polluer. Réponse perverse à la crise écologique, ce mode de financement qui prétend gérer la pollution ne lutte pas contre ses causes. Il organise la spéculation internationale sur les droits à polluer et alimente les mécanismes financiers qui peuvent y contribuer, mais ne réoriente pas les processus productifs notamment vers des modes de production bas carbone. En aucun cas il ne remet en cause la recherche de rentabilité des entreprises, source de l’accumulation jusqu’au gâchis des ressources naturelles et génératrices du réchauffement climatique. Au contraire, il la soutient.
Or c’est bien là l’enjeu essentiel. Critère de gestion des entreprises, la recherche de rentabilité s’oppose aux impératifs écologiques. L’adaptation des modèles économiques des entreprises aux objectifs climatiques induit dès lors de subordonner leurs critères de gestion, et en particulier celui de leur rentabilité, à cet impératif. La responsabilisation sociale et écologique des entreprises implique de peser sur les critères de gestion des entreprises pour privilégier une autre croissance de l’économie, économe en capital et en ressources naturelles mais intensives en services publics et en emplois, visant à développer les capacités humaines. Et cela ne peut s’obtenir sans renforcer les pouvoirs d’intervention des salariés sur les choix de gestion des employeurs pour y parvenir.

Une reconversion
des productions
Mais, bien que décisive, la maîtrise salariale des critères de gestion des entreprises ne suffit pas face à l’enjeu. Car cette reconversion des productions à des fins climatiques est inconcevable sans, en parallèle et en appui, un développement massif de la dépense publique et des financements nouveaux permettant une mobilisation de l’investissement productif dans ce sens. Comment imaginer par exemple une reconversion des productions sans dépenses massives de recherche et d’infrastructures publiques ou sans dépenses des entreprises permettant de requalifier les emplois et de réorienter les qualifications professionnelles ? Plus encore, comment imaginer, compte tenu de l’ampleur des transformations à opérer, que la dépense publique suffise à elle seule à financer cette reconversion ? L’urgence climatique et l’engagement de la COP qui s’en revendique appellent donc des solutions systémiques radicales à ces questions.
Le développement et l’entretien des « biens communs », c’est-à-dire de biens définis par leur usage humain (air, eau, alimentation, culture, savoir, mais aussi monnaie), nécessite le développement de services publics de l’environnement et de l’écologie ainsi que d’entreprises publiques fonctionnant avec des critères de gestion sociaux et d’économie des ressources naturelles et de moyens matériels. À la fois, pour exiger et impulser d’autres types de techniques de productions et de consommation, d’autres modes de vie conformes aux besoins climatiques et écologiques, et pour s’opposer aux logiques de prédation de l’environnement et des ressources naturelles des firmes multinationales et des marchés financiers.

Mobilisation
de la création monétaire
du local au mondial

Une lutte efficace contre le réchauffement climatique implique donc de lutter à la fois contre les gâchis de la finance et du capital et pour le développement des activités intensive en emplois. Or, développer ces activités, ces entreprises et services publics, et assurer leur fonctionnement émancipé des marchés financiers, cela demande de tout autres financements, beaucoup plus massifs qu’actuellement, qui ne peuvent se résumer à une nouvelle taxe, fût-elle sur les transactions financières. Cela renvoie à la mobilisation de la création monétaire à cette fin du local au mondial, ainsi qu’à sa sélectivité en fonction de la nature sociale et écologique des investissements qu’elle finance.
D’un côté, la création monétaire doit contribuer au financement des services publics et socialisés d’écologie, coopérant au plan international. Ces services publics nationaux, coopérant entre eux jusqu’au niveau mondial, co-déterminant leur action avec les usagers, auraient alors pour objet de s’intéresser aux « ressources naturelles », mais aussi à la production, aux effets des technologies, voire à leur transfert. Ce qui peut prendre forme à l’échelle européenne avec notre proposition pour un Fonds européen de développement économique, social, écologique et solidaire, abondé par la création monétaire de la BCE et destiné à financer le développement des services publics dans chaque pays européen, et qui pourrait être porté à l’échelle mondiale dans le cadre de la COP21.
De l’autre, la création monétaire, incarnée par un crédit bancaire aux entreprises à taux d’intérêt sélectif en fonction de la nature de leurs investissements matériels et de recherche, constitue aussi un outil solide de réorientation des productions vers une croissance décarbonée, avec en ligne de mire une refonte écologique et culturelle des productions. Elle pourrait être l’occasion par exemple de promouvoir une économie circulaire, recyclant systématiquement les déchets et s’opposant à l’obsolescen­ce programmée des investissements et des objets, tout en s’appuyant sur le potentiel de développement de la révolution des technologies de production et de consommation.
La crise climatique nous place devant une échéance inéluctable. Elle provoque un débat articulant écologie, économie, social d’où émergent de fortes potentialités de transformations radicales et de luttes rassembleuses pour les concrétiser. Bien que les négociations semblent achopper une nouvelle fois sur des points récurrents depuis 25 ans, le défi doit être relevé.

*Frédéric Rauch est membre de la commission économie du PCF et rédacteur en chef d’Économie et politique.

La Revue du projet, n° 51, Novembre 2015
 

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