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Le Tour Alternatiba, bilan et perspectives, Entretien avec Txetx Etcheverry*

Le pire serait d’attendre que 195 chefs d’État daignent s’entendre pour faire passer les droits des générations futures après les affaires. Les individus, les associations ne restent pas spectateurs. Ils sont porteurs d’alternatives, ce qui ne s’oppose pas à l’action politique des partis et mouvements progressistes.

D’abord une question naïve : il existe de nombreuses associations qui luttent en faveur de l’environnement, Alternatiba en est-elle simplement « une de plus » ?
Il ne s’agit pas vraiment d’une association de défense de l’environnement. Le point central c’est le climat, c’est-à-dire les conditions de vie de l’humanité, c’est tout aussi social qu’environnemental. Il s’agit de montrer 1) que c’est le système lui-même qui doit être transformé et non simplement aménagé, bricolé ; 2) que les citoyens ordinaires peuvent tous être porteurs d’alternatives, qu’ils doivent prendre conscience de leur force. Quand l’initiative a été lancée en 2012, il y avait démobilisation et découragement dans la population, suite à l’échec de la conférence de Copenhague. La question du climat paraissait abstraite, complexe, immense, lointaine : l’objectif de faire signer un bon accord contraignant à 195 chefs d’État qui ne s’entendent pas sur grand chose, cela paraissait inaccessible. Les gens ordinaires sentaient qu’ils n’avaient aucune prise. On a théorisé que pour les intéresser et les mobiliser, il faut partir des solutions auxquelles ils peuvent participer, ce qu’on appelle les alternatives, et non du « problème » : en un mot, présenter les actions concrètes permettant à chacun de contribuer à la réduction des émissions de gaz à effet de serre dans tous les domaines : transport, logement, alimentation, urbanisme, etc. Un petit atelier de couture qui permet de remettre des vêtements en état plutôt que de les jeter et d’en acheter d’autres fabriqués à un bout du monde et labellisés à un autre, c’est bon pour le climat ; un syndicaliste qui fait avancer le partage du travail pour créer des emplois, sans pour autant augmenter la production et les dépenses d’énergie, c’est bon pour le climat... Il y a beaucoup de personnes qui agissent contre le réchauffement climatique comme M. Jourdain faisait de la prose : sans le savoir.

Pourquoi le Tour Alternatiba est-il parti de Bayonne ?
Parce que l’ensemble du processus est né dans cette ville. L’idée est venue d’un groupe local en 2012. Après un an de préparations, le premier village Alternatiba a eu lieu à Bayonne, le 6 octobre 2013, c’était quelques jours après la présentation publique du 5e rapport du GIEC, il a rassemblé 12 000 personnes, dans une ville de 44 000 habitants. À la fin de la journée, Christiane Hessel, la veuve de Stéphane Hessel, a lancé un Appel pour créer des villages Alternatiba partout (Stéphane Hessel avait accepté fin 2012 d’être le parrain de ce processus Alternatiba). Depuis lors, 111 Alternatiba se sont tenus ou sont en train d’être organisés, qui ont déjà vu la participation de 400 000 personnes et cela déborde sur d’autres pays, principalement en Europe. Il y a eu également le Tour Alternatiba, 5 637 km à vélo pour le climat, qui a mobilisé des milliers de gens et d’associations sur 187 territoires différents.

Le vélo est-il un simple prétexte, un mode d’expression ou représente-t-il quelque chose de plus fondamental dans cette aventure ?
Les vélos à trois et quatre places, qui sont notre emblème, évoquent à la fois les modes doux, la transition énergétique mais aussi le partage de l’effort, la solidarité et la justice sociale. Ils attirent la sympathie du grand public, par leur dimension populaire, ludique, originale. Cela a permis d’aller vers les gens, et de toucher des publics très différents.

Le Tour Alternatiba a été un succès. Pourquoi cela a-t-il « pris » ?
Le changement climatique est le plus grand problème qu’a à affronter l’humanité depuis qu’elle existe, et éviter le pire à ce niveau, l’emballement irréversible et incontrôlable se joue en ce moment, dans les quelques années à venir.
Quatre points importants contribuent au succès du processus Alternatiba dans son ensemble.
1) Sentir qu’on a une prise, qu’on obtient des résultats concrets.
2) Mettre en mouvement une dynamique collective, globale.
3) Adopter des méthodes rigoureuses : il faut être convivial, mais rigoureux et efficace, commencer et finir à l’heure, limiter le bla-bla, les discussions qui tournent en rond, donner une place suffisante à l’action concrète qui débouche. L’organisation d’un Alter­natiba est souvent très lourde mais extrêmement formatrice et révélatrice.
4) L’heure est venue de l’émergence d’une nouvelle génération militante. Celle des années 1960-1970 était motivée par le sentiment que des révolutions pouvaient changer le monde rapidement. Cela la poussait à s’engager à fond. Aujourd’hui, le climat comme question globale et vitale, urgente, induit une telle motivation d’engagement déterminé, la nécessité de stratégies gagnantes dans un calendrier rapide, d’une meilleure dialectique entre le local et le global. L’expérience de ces derniers mois semble nous montrer que cette génération est en train d’émerger.

Comment avez-vous pu faire agir ensemble des gens qui ne s’entendent pas toujours et quelles ont été les relations avec les partis et les syndicats ?
Nous sommes pour une logique claire d’alliances, seule à même de permettre de gagner des batailles décisives dans les quelques années à venir. Notre charte est claire et précise, rejette le « capitalisme vert », les « marchés carbone » ou le nucléaire, et un de nos principaux slogans est de « changer le système pour ne pas changer le climat ». Cela ne veut pas dire que nous n’avons rien à faire avec ceux qui ne partagent pas les mêmes conceptions. Il y a au contraire toujours des batailles communes à mener, selon les uns ou les autres, sur les transports collectifs, l’agriculture paysanne, contre l’obsolescence programmée ou pour le financement de la transition sociale et écologique. Nous sommes indépendants de tout parti politique, ce qui ne veut pas dire que nous sommes apolitiques ou que nous rejetons le politique, au contraire puisque nous demandons des changements politiques, au niveau local, de l’État et au niveau mondial. Et pour cela, nous interpelons, nous nouons des alliances les plus larges possibles sur les contenus qui permettent réellement de contribuer à stabiliser le climat dans un esprit de justice et de solidarité.

Que deviendra Alternatiba après la COP21 ?
C’est une question fondamentale. Quand nous avons pensé le processus Alternatiba pendant l’été 2012, nous ne savions pas que la COP21 aurait lieu en France, c’était un pari de fond et non une instance ad hoc en vue d’un événement d’actualité, donc il est évident que nous allons continuer après la COP21. La Coordination des Alternatiba a déjà fixé un week-end en février 2016 pour décider de l’évolution du mouvement. Sur ce point, pour le moment, je ne peux parler qu’à titre personnel. Pour moi la piste est une convergence entre les gens qui résistent aux projets climaticides comme la ferme des 1 000 vaches ou l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ; les logiques de boycott et de non-coopération comme la campagne de désinvestissement des énergies fossiles, les acteurs de la mobilisation pour la justice climatique et les porteurs d’alternatives comme Enercoop, le Fret SNCF, la Nef et les systèmes d’épargnes solidaires, l’agriculture paysanne, les outils de relocalisation etc. Si ce mouvement global, qui résiste et qui construit, qui préfigure un nouveau projet de société avec une nouvelle génération militante, et dont nous avons rencontré les expressions les plus variées tout au long du Tour Alternatiba, se renforce, il y a tout lieu d’espérer un rebond, des victoires salvatrices. Un autre défi, c’est une bonne connexion avec divers réseaux internationaux, il existe d’autres modèles d’actions dans le monde et on a beaucoup à apprendre les uns des autres, d’autant plus que chacun comprend que, sur le climat et l’avenir de la planète, le défi est autant mondial que local. 

*Txetx Etcheverry est animateur d’Alternatiba.

Propos recueillis par Pierre Crépel.

La Revue du projet, n° 51, Novembre 2015
 

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