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Le mariage conjugal, première opposition de classe ? Florian Gulli et Jean Quétier

Dès le XIXe siècle, les travaux des ethnologues mettent en lumière la diversité des formes de famille dans l’histoire des hommes : le « mariage par groupe », observée dans de nombreuses sociétés « primitives », « où des groupes entiers d’hommes et des groupes entiers de femmes se possèdent mutuellement », la polygamie, la famille conjugale, etc. Cette dernière, peu à peu devenue dominante, constitue-t-elle un progrès historique ou une régression ? Faut-il avoir la nostalgie d’époques antérieures où l’amour aurait été plus libre ? Ou faut-il considérer que le mariage conjugal permettra, à certaines conditions, d’accéder à des formes plus élaborées, plus intenses, de l’amour ? À moins que la famille soit une réalité contradictoire, à la fois lieu d’amour et de domination. C’est ce que pense Engels, ajoutant que la contradiction peut être dépassée, ouvrant l’humanité à « la forme suprême du mariage ».

"Le mariage conjugal n’entre donc point dans l’histoire comme la réconciliation de l’homme et de la femme, et bien moins encore comme la forme suprême du mariage. Au contraire: il apparaît comme l’assujettissement d’un sexe par l’autre, comme la proclamation d’un conflit des deux sexes, inconnu jusque-là dans toute la préhistoire. Dans un vieux manuscrit inédit, composé par Marx et moi-même en 1846, je trouve ces lignes : « La première division du travail est celle entre l’homme et la femme pour la procréation. » Et je puis ajouter maintenant : La première opposition de classe qui se manifeste dans l’histoire coïncide avec le développement de l’antagonisme entre l’homme et la femme dans le mariage conjugal, et la première oppression de classe, avec l’oppression du sexe féminin par le sexe masculin. Le mariage conjugal fut un grand progrès historique, mais en même temps il ouvre, à côté de l’esclavage et de la propriété privée, cette époque qui se prolonge jusqu’à nos jours et dans laquelle chaque progrès est en même temps un pas en arrière relatif, puisque le bien-être et le développement des uns sont obtenus par la souffrance et le refoulement des autres. Le mariage conjugal est la forme-cellule de la société civilisée, forme sur laquelle nous pouvons déjà étudier la nature des antagonismes et des contradictions qui s’y développent pleinement."

Friedrich Engels, L’Origine de la famille,
de la propriété privée et de l’État,

Traduction de Jeanne Stern
Éditions sociales, Paris, 1962, p. 64 sq.

Le mariage conjugal comme progrès historique
Le constat ethnologique d’une diversité des formes de familles dans l’histoire humaine constitue en soi un démenti aux discours affirmant le caractère naturel de la famille monogame que nous connaissons aujourd’­hui. Une institution humaine, ici la famille, peut être dite « naturelle » pour deux raisons. Soit parce qu’elle existe partout et toujours depuis l’origine de l’humanité. Soit parce qu’elle est conforme à ce qui se donne à voir dans la nature animale. La famille conjugale n’est naturelle en aucun de ces deux sens. Il faut bien admettre d’abord qu’elle n’est pas la seule forme de famille possible, ni même la première. Elle apparaît tardivement dans l’histoire, comme le montrent les travaux ethnologiques étudiés par Engels. Ensuite, force est de constater que la nature animale ne fournit aux hommes aucun modèle universel de la famille. « Si nous nous en tenons aux mammifères, écrit Engels, nous trouvons chez eux toutes les formes de la vie sexuelle, la promiscuité sans règle, des formes analogues au mariage par groupe, la polygamie, le mariage conjugal ».
Mais Engels n’en reste pas au constat ethnologique de l’existence d’une diversité des formes familiales. La famille conjugale constitue, à ses yeux, « un grand progrès historique », formule qu’il s’empresse de nuancer en soulignant que « chaque progrès est en même temps un pas en arrière relatif ». Considérons d’abord le progrès.
Le mariage conjugal est d’abord né de considérations économiques : la transmission de la propriété d’une génération à l’autre. C’est pourquoi il a longtemps été arrangé par les parents à la place des intéressés. Mais il peut revêtir par la suite une autre signification. Il peut fournir les conditions les plus favorables au développement de la passion amoureuse, qu’Engels nomme « l’amour sexuel individuel », qu’il faut distinguer du simple désir sexuel, naturel celui-là.
Engels ne dit pas que la famille conjugale implique nécessairement l’amour ; il n’ignore pas le recours à la prostitution, les femmes délaissées, les maris trompés, la violence conjugale, etc. Il ne dit même pas que le mariage conjugal est le seul lieu de l’amour : « l’amour chevaleresque du Moyen Âge, n’est point du tout un amour conjugal. Au contraire. Sous sa forme classique, chez les Proven­çaux, cet amour vogue à pleines voiles vers l’adultère, qu’exaltent ses poètes ». Engels considère simplement que le mariage conjugal pourra devenir le lieu où l’amour se vit au grand jour, une union fondée sur la seule passion amoureuse, où les époux se regarderont comme libres et égaux.

Mariage conjugal et conflit de classe
Mais la famille conjugale est une réalité contradictoire. Promesse d’une union fondée sur le sentiment amoureux, elle est en même temps « un pas en arrière relatif » pour les femmes. Engels étudie la genèse de cette forme spécifique de mariage. Elle constitue d’après lui l’aboutissement d’un mouvement progressif d’oppression de la femme par l’homme. Il identifie notamment le passage progressif du droit maternel au droit paternel dans la filiation, et donc dans l’héritage, comme « la grande défaite historique du sexe féminin ». Il s’agit pour Engels de mettre en évidence non seulement l’idée que cette évolution des rapports entre les sexes va de pair avec le développement d’une société de classe, mais aussi qu’elle a elle-même une nature de classe. C’est en cela que le mariage conjugal peut être compris comme la « forme-cellule de la société civilisée » : à la fois le modèle réduit de la société de classe et le germe à partir duquel elle va se développer. La clef de compréhension de ce lien étroit qui unit la domination d’un sexe sur l’autre et la domination d’une classe sur l’autre nous est fournie par l’analyse des rapports qui régissent le travail dans la sphère domestique. Comme le dit Engels un peu plus loin dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État : « Dans la famille, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat. » Pour mieux comprendre la mécanique parallèle qui caractérise ces deux formes d’oppression, Engels s’intéresse notamment à la manière dont, dans les deux cas, l’égalité juridique apparente sert de masque aux rapports de domination. Dans le contrat de mariage entre l’homme et la femme comme dans le contrat de travail entre le patron et le salarié, l’égalité des deux parties est un jeu de dupes lorsque – situation générale à l’époque d’Engels qui est loin d’avoir disparu aujourd’hui – la femme dépend économiquement de l’homme pour survivre. C’est pour cette raison qu’Engels juge que « l’affranchissement de la femme a pour condition première la rentrée de tout le sexe féminin dans l’industrie publique », autrement dit dans ce que l’on nommerait aujourd’hui le monde du travail au sens large, par opposition à l’enfermement que constitue la sphère domestique.
Constatant la dureté des conditions de travail des femmes, certains en viennent à la conclusion que les femmes auraient mieux fait de ne jamais sortir de la sphère domestique. Mais l’argument est fallacieux. Il semble ne jamais envisager que les femmes puissent lutter collectivement pour améliorer leurs conditions de travail. Mieux vaut combattre en même temps deux dominations que de se résoudre à l’une pour échapper à l’autre.

Tirer parti des acquis de l’anthropologie
Engels publie L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État en 1884, un an après la mort de Marx. Quelques années plus tôt, ce dernier avait attiré l’attention d’Engels sur la parution des travaux de Lewis H. Morgan consacrés aux sociétés dites primitives. Voyant dans l’étude de Morgan sur le passage de la sauvagerie à la civilisation via la barbarie une étape décisive dans l’analyse matérialiste de la préhistoire, Engels s’appuie sur ses données et ses conclusions empiriques pour retracer la genèse des sociétés de classe.

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