La revue du projet

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Roger Vailland à la recherche du bonheur, Marie-Noël Rio

Aucune passion d’amour ne saurait éclipser la passion politique.

«Toute morale qui, à quelque titre que ce soit, invite l’homme à renoncer à son bonheur individuel, le seul qu’il puisse connaître dans sa chair et son sang, est une morale réactionnaire. Elle joue toujours au profit de quelqu’un. […]
Celui qui se bat combat pour lui, tout de suite, pour lui présent à lui-même dans l’instant où il combat, parce que c’est la seule solution possible dans le présent pour lui s’il veut être heureux.
Exemple : les juifs sous l’occupation étaient persécutés, menacés de mort à chaque instant, humiliés, malheureux. Nous en avons connu de deux sortes : ou bien ils se cachaient, se savaient traqués et s’acceptaient comme tels — ils restaient malheureux — ou bien ils entraient dans la lutte clandestine, combattaient, rendaient coup pour coup, tuaient à l’occasion – la lutte les grandissait d’abord à la taille de leurs adversaires, pour ensuite les leur faire dominer. Ils conquéraient le droit à l’espoir, le seul véritable espoir, celui d’un homme en train de se battre pour le réaliser — ils étaient déjà heureux. Sauvés, aurait dit Rimbaud. Tout combattant de la Résistance était déjà heureux. Et ce n’est pas fini, car le combat n’est pas fini : sous le régime capitaliste tout travailleur est un juif. […]  Nous dirons donc que la poursuite du bonheur est le moteur de toutes les révolutions et de tous les combats valables.
Roger Vailland, Claude Roy, « La recherche du bonheur est le moteur des révolutions », Action, 1948.

Progressiste ou communiste,
pour Roger Vailland c’est tout un
En 1947, déjà, Roger Vailland avait écrit : « Être progressiste, c’est croire au bonheur, croire qu’on peut faire son bonheur. Même si l’on est nègre. » On pourrait renverser cette proposition : croire qu’on peut faire son bonheur, c’est être progressiste. Progressiste ou communiste, pour Roger Vailland c’est tout un.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Né en 1907 dans une famille catholique de la petite bourgeoisie, il veut, à l’adolescence, avec ses phrères simplistes du lycée de Reims René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte, « changer la vie » comme Arthur Rimbaud. « Montés » à Paris, ils prennent contact avec les surréalistes et s’emploient à lancer leur revue Le Grand Jeu. Roger Vailland, le plus actif de la bande, abandonne ses études, entre à Paris-Soir grâce à Robert Desnos, devient journaliste à 21 ans – il le restera jusqu’à sa mort, en 1965. André Breton ne tarde pas à s’irriter de ce garçon un peu trop indépendant et, se saisissant d’un méchant prétexte, lui intente l’un de ces procès dont il est friand. Le jeune homme, abandonné par ses amis, plonge dans le désespoir, l’alcool, la drogue. C’est un journaliste brillant, mais il ne parvient à mener à bien aucun de ses projets littéraires. Il ne s’intéresse guère à la politique. En 1936, le Front populaire le réveille de sa léthargie, mais son enthousiasme retombe vite, à cause du refus de Blum d’aider la République espagnole.
Après la défaite, Roger Vailland suit Paris-Soir replié en zone sud, à Lyon, où il prend contact avec la Résistance. Fin 1942, après une cure de désintoxication où il se libère de l’héroïne, il s’engage dans un réseau gaulliste sous le nom de Marat. C’est en pleine Résistance, en 1944, sous le coup de la lecture de Lucien Leuwen de Stendhal trouvé dans une planque parisienne de Daniel Cordier, lieutenant de Jean Moulin et son chef de réseau, que Roger Vailland commence à écrire Drôle de jeu, son premier roman (prix Interallié 1945) – comme si son engagement levait son inhibition devant l’écriture romanesque, qui le taraudait depuis des années.
Il suit les armées alliées en Alsace, dans les Ardennes, en Allemagne pour deux journaux résistants d’inspiration communiste, Libération et Action, jusqu’à la capitulation. Il fait sa demande d’adhésion au PCF – en vain, la direction du Parti n’appréciant guère sa réputation de libertin et de drogué. Qu’à cela ne tienne : il se veut communiste et se comporte comme tel. À partir de 1951, il s’installe dans l’Ain ; il y vit dans une grande austérité avec sa compagne Élisabeth Naldi, résistante italienne.
Il écrit. Dès Drôle de jeu, il s’était mis en scène. Les trois romans suivants – Les Mauvais coups, Bon pied bon œil et Un jeune homme seul – lui servent à régler ses comptes avec son passé et témoignent de sa construction.

« L’époque la plus heureuse ».
Le 7 juin 1952, après l’interdiction par le préfet de police (signifiée par le secrétaire général Maurice Papon) de sa pièce contre la guerre de Corée, Le Colonel Foster plaidera coupable, Roger Vailland écrit à Jacques Duclos enfermé à la prison de la Santé sous le prétexte du « complot des pigeons » – fiction anticommuniste typique de la guerre froide –, en lui demandant d’accepter son adhésion. Cette fois, il est accueilli à bras ouverts, et le 10 juin son adhésion est annoncée à la une de l’Humanité. C’est le début de ce qu’il appelle « l’époque la plus heureuse ».
À Meillonnas, le village de l’Ain où il vit désormais, il milite à fond. Pendant la campagne des législatives de décembre 1955, il sert de garde du corps et de chauffeur au candidat communiste Henri Bourbon pour la centaine de réunions qu’il tient dans le département. Il se fait « écrivain au service du peuple. » Beau Masque et 325 000 francs sont des romans sur la condition ouvrière, où il se donne un rôle de témoin et non plus de protagoniste.

En février 1956, c’est le rapport Khrouchtchev au 20e Congrès du PCUS. Roger Vailland se sent « comme mort ». Il décroche la photo de Staline du mur de son bureau et trace sur son tableau noir : « Il n’y a plus rien au cœur de ma vie. ». C’est la fin de « l’époque la plus heureuse ». Il est brisé, il ne veut plus écrire parce que « l’histoire de son temps et sa propre histoire qu’il croyait aller de concert » vont soudain à contretemps. On mesurera à la lumière de son époque son attachement et celui de tant de ses contemporains à Staline, et l’on se gardera du discours antihistorique officiel.
Il faudra l’amour et la patience d’Élisabeth, et un long séjour en Italie pour qu’il retrouve l’envie d’écrire. La Loi est le seul roman de Roger Vailland où il n’apparaît pas. La Loi, le plus classique de ses romans, le plus proche du modèle stendhalien, lui donnera le Prix Goncourt, la célébrité et l’aisance matérielle, mais cela n’apaisera pas son désespoir.

La passion politique
Le 22 octobre 1956, Budapest se soulève, puis toute la Hongrie. Le 4 novembre les chars soviétiques écrasent l’insurrection dans le sang. Le 5, Roger Vailland signe un peu vite une protestation d’intellectuels français menés par Jean-Paul Sartre et s’en repent aussitôt : « J’ai trahi les camarades, je ne suis plus bon à rien ». Le fossé se creuse entre lui et le Parti, qui le met à l’écart. En 1959, il ne reprend pas sa carte et s’en va sans bruit. Il se prétend « désintéressé », mais sombre régulièrement dans des abîmes d’ennui, de désespoir et d’alcool.
Il écrira encore deux romans : il est le protagoniste principal de La Fête et le sujet du livre est ce moment où il cherche la souveraineté dans son aire privée, faute de pouvoir la vivre collectivement. Dans La Truite aussi, son dernier roman, il est son propre personnage. S’agissant de son héroïne Frédérique, il conclut ainsi : « Qu’elle tienne, qu’elle tienne… Mais pour quoi faire ? ».
Pour finir, il a le projet d’un grand roman politique. « Roger était convaincu d’avoir écrit des pages et des pages de notes. Mais en fait il n’avait rien rédigé » dira Élisabeth évoquant ses derniers jours. À quelques heures de mourir, il la presse de rejoindre leurs camarades communistes, les vivants et les morts, qu’il croit entendre au rez-de-chaussée de sa maison.
Le 26 novembre 1964, dans le Nouvel Observateur, il avait publié son dernier article, Éloge de la politique, où on lit ceci : « Qu’est-ce que la passion d’amour à côté de la passion politique ? Pauvres bien-aimées qui ne peuvent offrir que leurs soupirs, leurs tendres délires, le feu doux de leur regard. »
Aucune passion d’amour ne saurait éclipser la passion politique, et rien n’aura pu faire oublier à Roger Vailland « l’époque la plus heureuse », le combat avec les siens pour le bonheur.

Bibliographie
Romans :
Drôle de jeu, Phébus.
325 000 francs, Livre de poche.
Les autres romans sont disponibles chez Gallimard et Grasset en format poche.
Articles et récits de voyage :
Sacré métier ! Roger Vailland journaliste, recueil d’articles coordonné par Marie-Noël Rio, Le Temps des cerises.
Boroboudour, Voyage à Bali, Java et autres îles, et La Réunion, éditions du Sonneur.
Essais :
Le Saint-Empire, Aden.
Le Surréalisme contre la Révolution, Delga.
Les autres essais sont disponibles chez Gallimard et Grasset.
La Revue du projet, n°50, septembre 2015
 

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