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Féminisme et laîcité, Magali Della Sudda*

Un retour historique pour mieux associer féminisme et laïcité.

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La tribune récente de Christine Delphy a réactualisé l’une des tensions qui traversent les mouvements féministes contemporains depuis les années 1990 : la question du « voile » musulman. Dans ce texte, la cofondatrice de la revue Nouvelles questions féministes et du MLF fait part de son analyse sur la laïcité et le féminisme en s’appuyant principalement sur l’exemple de la loi du 15 mars 2004.

La loi du 15 mars 2004
Votée et rédigée en accord avec les recommandations de la commission Stasi, cette loi vise à résoudre la question de la compatibilité du port du foulard musulman en milieu scolaire avec le principe de laïcité. Dans son article unique, la loi énonce que « [dans] les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit » et prévoit « la mise en œuvre d’une procédure disciplinaire est précédée d’un dialogue avec l’élève ». La circulaire du 18 mai précise que le couvre-chef arboré par les jeunes filles, la kippa juive ou le turban sikh sont interdits, tout comme la croix pectorale. En se focalisant avant tout sur la manifestation d’une appartenance religieuse plutôt que sur les signes eux-mêmes, cette loi conduit également à proscrire bandana et jupes longues suspectés d’avoir un sens religieux. Ainsi, certaines jeunes filles musulmanes ont pu témoigner d’humiliations vécues en raison de ces dispositions législatives et de leurs interprétations. En revanche, la loi de 2004 qui s’applique aussi dans les territoires qui ne sont pas soumis au régime de séparation entre l’État et les églises, ne revient pas sur l’organisation des aumôneries dans les établissements publics (loi Debré 1959), bien que la commission Stasi ait souligné que ces aumôneries manquaient cruellement d’aumôniers musulmans.

Les deux positions des mouvements féministes
Lors de la préparation de la loi, les débats des mouvements féministes se sont polarisés autour de deux positions : l’une critique à l’égard du caractère patriarcal de l’obligation religieuse faite aux femmes de se couvrir le chef pour ne pas être impudique ; l’autre critique à l’égard d’une laïcité discriminante qui excluait de l’école les jeunes filles, souvent issues de milieux populaires et de territoires anciennement colonisés. Le contexte actuel de suspicion à l’égard de l’islam et, de manière générale, de tolérance au racisme a favorisé, au nom de la liberté des femmes et de la laïcité, la formulation très explicite de discours xénophobes. Anne Zélensky, cofondatrice du MLF et un temps rédactrice sur le site de Risposte laïque témoigne de l’association entre féminisme et « nouvelle laïcité » (Stéphanie Henette-Vauchez). Ces nouveaux thuriféraires de la cause des femmes promeuvent une modalité de régulation de l’expression religieuse fondée sur l’éviction de cette dernière de l’espace public, et notamment de l’école mais aussi de la rue, voir du domicile lorsqu’il s’agit d’assistantes maternelles. Cette « laïcité falsifiée » (Jean Baubérot) visant tout particulièrement les musulmanes et les musulmans. Opposée à cette première position, Christine Delphy avait été l’une des premières à élever la voix mettant ainsi son parcours de militante historique du féminisme matérialiste au service de la cause. Dans cette deuxième perspective, au nom de la solidarité avec les femmes les plus opprimées par le capitalisme et par la législation laïque de la République française, les femmes musulmanes qui portent le foulard doivent recevoir le soutien des féministes. Cette position a, depuis quelques mois, conduit certaines personnalités à émettre une position féministe radicalement hostile à la laïcité. Ce point de vue occulte souvent les prises de position conciliatrices du féminisme et de la laïcité, mais aussi les voix de femmes musulmanes qui remettent en cause le port du foulard dans la pratique de leur foi. Dans une réponse faite à la journaliste Nathalie Raulin, critique de Christine Delphy, l’historienne Sylvie Tissot fustige l’adjointe au maire du XXe arrondissement qui n’a pas souhaité la présence de Rokhaya Diallo – un temps militante à Mix-Cité et plus connue pour son engagement auprès des Indigènes – à un débat sur le féminisme organisé en mars 2015 et, surtout, exprime l’incompatibilité entre féminisme et laïcité dénonçant la « réécriture de l’histoire du féminisme, dont aucune conquête, contrairement à ce qu’affirme Nathalie Raulin, n’a jamais eu de ’’fondement laïc’’. Le combat des femmes pour disposer de leur corps, par le droit à l’avortement notamment, n’a pas été mené au nom de la laïcité. Les plus grands défenseurs de la laïcité étaient quant à eux des hommes, radicaux de gauche, par ailleurs farouches opposants au droit de vote des femmes – sous prétexte que, loin d’être des sujets libres disposant de leur voix, elles allaient voter comme leur curé. La confusion entre ’’féminisme’’ et ’’laïcité’’ est le résultat d’une opération idéologique dénaturant ce qu’est la laïcité pour en faire le bras armé du combat anti-musulman. » Cette affirmation mérite d’être examinée à l’aune d’une sociologie historique qui permette, d’une part, de rétablir l’historicité des combats féministes et, d’autre part, de prendre appui sur ces luttes communes passées entre féminisme et laïcité pour proposer de délier le nœud gordien.

Luttes communes entre féminisme et laïcité
Le féminisme contemporain s’est constitué de manière indissociable de la laïcité dans les territoires métropolitains des pays industriels tout comme, durant les premières décennies du XXe siècle, dans nombre de colonies. Ce féminisme des colonies n’est pas le féminisme colonialiste voire raciste qui s’illustra par exemple durant l’Exposition coloniale de 1938. Ce terme désigne ici les mouvements de femmes qui ont porté la cause de l’égalité en tant que femmes indigènes et féministes. En effet, la laïcité, entendue comme un principe de neutralité de l’État et de liberté de conscience individuelle, était une condition sine qua non pour permettre aux femmes de s’unir par-delà leurs différences. L’idéal laïc était porté, certes, par des femmes protestantes, juives, franc-maçonnes, mais aussi par quel­ques catholiques – condamnées par le pape – et quelques musulmanes. Au sein du Conseil national des femmes françaises, organisation majoritaire en métropole jusqu’en 1940 et affiliée au Conseil international des femmes, l’idée de laïcité était la plus clairement établie. Elle passait par exemple par le souhait de voir l’école publique être déconfessionnalisée. Ce combat féministe et laïc, il convient de le rappeler, n’était pas spécifique à la France. Ainsi, le vote des déléguées du Congrès national féministe de Rome en 1908 contre l’enseignement religieux dans les écoles publiques fit scandale chez les élites catholiques. Sur le plan civil, la revendication égalitaire, y compris celle du droit au divorce, passait là encore par l’affirmation de la neutralité religieuse du législateur et de l’État.  En France, en raison de la forte politisation de la question religieuse à l’époque de la Troisième République (1870-1940) et de la condamnation par l’église du féminisme, en tant qu’héritier du libéralisme philosophique, la laïcité établissait la ligne de partage principale entre les organisations féministes et féminines. D’autres tensions existaient au sein de l’espace de la cause des femmes : sur le choix d’une stratégie réformiste ou radicale, le positionnement sur la question de la lutte des classes et de l’égalité entre femmes, la question du droit de vote, et pour une petite minorité, au sujet de la maîtrise de la fécondité et le refus de la maternité comme destin naturel. Cela n’empêchait pas la plupart des hommes partisants de la laïcité d’avoir été les pourfendeurs du suffrage féminin, au nom de la défense de la République contre le cléricalisme. Le vote des femmes aurait fait rentrer la voix du prêtre dans l’isoloir. Les premières consultations électorales ont partiellement confirmé ces craintes : les citoyennes françaises ont bien donné leur préférence à la démocratie chrétienne… mais bien davantage pour des raisons sociologiques et historiques, telle la politisation opérée par l’intense maillage des organisations féminines catholiques, qu’en raison d’une nature religieuse féminine.

La laïcité et le féminisme moderne ont donc bien partagé une essence libérale commune – c’est-à-dire héritière de la philosophie libérale de Condorcet ou de Mary Wollestonecraft – lors de la naissance des premières organisations de femmes (1880-1914), mais cela ne signifie pas pour autant que les visées des organisations féministes et les mouvements porteurs de la mise en œuvre des politiques de laïcité aient été identiques. Si l’objectif minimal du féminisme peut être entendu comme l’autonomie des femmes dans une perspective égalitaire, celui des tenants de la laïcité, est de garantir la neutralité religieuse de l’État. De ce fait, comme l’ont rappelé de nombreuses autrices, la laïcité peut s’accommoder de l’inégalité des sexes, mais le féminisme moderne paratage avec le libéralisme le principe de neutralité religieuse de l’état. L’affaiblissement des organisations féministes après 1940 s’est traduit par leur mise en sommeil jusqu’à l’aube des années 1970. La reformulation des enjeux féministes autour des droits à la contraception, à l’interruption volontaire de grossesse et, de manière plus générale du droit des femmes à disposer de leur corps passe de manière plus subtile par une récusation de la place des institutions religieuses comme autorités prescriptrices de normes civiles et sociales, sans que le terme de laïcité ne soit nécessairement évoqué. Pour autant, on trouve parmi les militantes du Planning et des différentes organisations féministes, des femmes qui assument leur foi, y compris des catholiques. Les revendications féministes n’en impliquent pas moins un projet politique critique du patriarcat dans lequel la religion en tant que norme transcendante n’a pas sa place. C’est au nom même de leur féminisme que certaines croyantes engagèrent un combat au sein de leur institution religieuse pour redéfinir les interprétations des textes, la liturgie dans un sens plus favorable aux femmes.  Le déplacement des enjeux autour de la parité et politique a fait disparaître un temps la question de l’articulation entre laïcité et féminisme au sein du mouvement des femmes ; il était contemporain du développement d’une politisation de la question du foulard musulman au nom du féminisme mais par des actrices et des acteurs qui n’étaient pas nécessairement impliqués dans les luttes féministes précédentes ou contemporaines.

Le respect des libertés individuelles
Ce rappel historique invite ainsi à proposer une perspective avant tout respectueuse des libertés individuelles pour résoudre ce qui a été constitué comme le nœud gordien du féminisme : les droits à la liberté de conscience, d’expression dans l’espace public et les droits à l’autonomie et à l’égalité civile, sociale et politique. On peut s’appuyer sur les recherches féministes qui invitent à repenser les notions de sphère publique et de sphère privée, d’État et de famille à l’aune du genre en privilégiant une acception de la laïcité dégagée d’applications particularistes, cette laïcité qu’incarnait le projet de loi Briand sur la séparation des Églises et de l’État, déjà malmenée dès 1905. On rappellera ici qu’au terme d’une discussion, la loi de 1905 ne s’est pas appliquée dans l’Empire colonial, témoignant d’un accommodement de la République avec les particularismes dans l’administration des populations des territoires colonisés, et notamment des femmes. Renvoyées à une ontologie politique encapsulée dans l’islam, les Algériennes indigènes musulmanes furent ainsi privées de droits politiques bien après l’ordonnance d’Alger de 1944. Le risque des formulations actuelles utilisées dans le débat – « féministes blanches », « jeunes filles musulmanes voilées » – est celui d’un placage réductionniste de catégories coloniales sur des réalités sociales bien plus complexes et des positionnements variés. Une réflexion féministe critique sur les usages des catégories religieuses, parfois utilisées de manière réductionniste, permettrait ainsi de sortir de la polémique pour redéfinir la consubstantialité des luttes pour l’égalité dans une perspective inclusive, féministe et laïque.

*Magali Della Sudda est historienne. Elle est chargée de recherche en science politique au CNRS.

La Revue du projet, n°50, septembre 2015
 

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