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Le phénomène Drahi ou le capitalisme 2.0, Gérard Streiff

Patrick Drahi est sans doute l’homme d’affaires dont on aura le plus parlé en 2015. Insatiable, richissime mais endetté, ce magnat des télécoms et patron de Libération, sorte de Tapie version 2.0, est emblématique du capitalisme d’aujourd’hui. L’homme aux méthodes d’aventurier n’existe que par les banques et la complicité de gens du pouvoir.

Par Gérard Streiff

Patrick Drahi a une bio d’enfer, si l’on en croit le site Wikipedia, qui commence ainsi les présentations : « Entrepreneur marocain et franco-israelien, résidant en Suisse, patron du consortium luxembourgeois Altice, coté à Amsterdam, dirige une holding immatriculée à Guernesey, principal actionnaire de SFR-Numericable, Virgine mobile, de l’opérateur israélien Hot, de Portugal Telecom, d’Orange dominicana et de l’americain Suddenlink. » Ici, on reprend son souffle et on se demande : comment ce quinqua, fils de profs (de maths), arrivé du Maroc à l’âge de quinze ans, a-t-il pu amasser tout ça ? Comment a-t-il pu, en quelques années, devenir milliardaire, la 57e fortune mondiale, avec un patrimoine évalué à plus de 18 milliards de dollars (selon le magazine Forges) ? Et la sixième fortune de France ?
Sa fortune, Patrick Drahi l’a construite dans les années quatre-vingt-dix, profitant de la casse de France Télécom, sur une intuition (l’avenir appartient au câble) et avec une méthode simple, qu’on appelle le LBO ou Leverage Buy-Out : il s’agit d’acheter une entreprise en difficulté, de la dépecer et de la revendre par parties, à la découpe, comme on dit, dès que celle-ci dégage du profit. Le système est ainsi fait qu’il permet d’acheter avec de l’argent qu’on n’a pas, à condition bien sûr d’avoir une banque dans la poche. On s’endette, la banque avance, on revend, bingo, ça marche, on rembourse, on recommence.
Patrick Drahi se goinfre, se gonfle, finit par créer son propre fonds d’investissement Altice, rachète Numericable, Noos, France Télécom cable, TDF cable, UPC France, etc. Et sans payer d’impôts en France, soit dit en passant. On se souvient du débat fracassant qui l’opposa, en 2014, à Arnaud Montebourg, alors ministre de l’économie et de la production, quand l’affairiste voulut racheter SFR. « Il va falloir que Monsieur Drahi rapatrie l’ensemble de ses possessions et biens à Paris, en France. Nous avons des questions fiscales à lui poser ! » gronda Arnaud Montebourg. Patrick Drahi n’en a eu cure, il continua de tracer son sillon et racheta SFR (pour 13,5 milliards) puis Portugal Telecom (7,5 milliards). Le ministre, lui, fut remercié.
On remarquera qu’à chaque étape de son ascension, Patrick Drahi obtiendra toujours l’aval de l’autorité de la concurrence. Le milliardaire fait aujourd’hui partie de la bande des quatre qui contrôlent les télécoms en France, avec Vincent Bolloré, Martin Bouygues et Xavier Niel (Free). Son endettement est colossal, de l’ordre de 33 milliards d’euros au début de l’été, mais l’homme assume. Quand en juin 2015, il prétendit racheter (en vain) la partie télécom de Bouygues, il trouva, malgré son endettement, un soutien immédiat de la BNP pour lui accorder 10 milliards d’euros. Patrick Drahi a toujours été soutenu par les banques. « Les marchés financiers l’adulent et lui prêtent les yeux fermés » note le Journal du Dimanche du 1er mars.
Derrière Patrick Drahi s’est tenu en effet un très puissant pool bancaire où l’on retrouva les institutions américaines comme J.-P. Morgan, Morgan Stanley et Goldman Sachs, cette dernière bien connue du grand public pour son rôle éminent dans la crise des subprimes et la crise de la dette grecque. C’est dans ces banques qu’il recrute (à moins que ce soient les banques qui s’infiltrent chez lui) ses principaux collaborateurs. De Morgan Stanley, par exemple, viennent Bernard Mourad, son responsable « presse » (on y reviendra), ou Dexter Goei, PDG du fonds Altice, connu pour ses méthodes de « cow-boy ».
Patron de combat avec ses salariés, Patrick Drahi est un opérateur sans scrupule avec ses fournisseurs. « Quand on est prestataire chez Numericable-SFR, au mieux on survit, au pire on meurt » dit l’un d’eux, sous couvert d’anonymat, dans un dossier du quotidien Le Monde (25 mars 2015) où il est beaucoup question du climat de peur et d’instabilité, de retards et de non-paiement de factures… Selon le site Silicon.fr, Numéricable-SFR accusait (en janvier 2015) 400 millions d’impayés.
Méthodes scabreuses, soutien des banques et complicités politiques. Son jeune bras droit Bernard Mourad (39 ans) est un proche d’Emmanuel Macron, que l’on ne présente plus, ou de Stéphane Fouks, socialiste notoire, intime de Valls, vice-président d’Havas, entre autres choses…

Le mythe de Citizen Kane
Et de quoi rêve un milliardaire, aujourd’hui, outre accumuler des milliards ? Posséder des média. Sans doute pour leur force symbolique, et idéologique. « Cette possession, note Jean-Clément Texier, conseiller en communication, leur apporte un statut, une considération. Au fond, ce qui a le mieux résisté dans la crise de la presse, c’est le mythe de Citizen Kane ». Mais pas que. Le capitaliste Drahi rêve de faire converger les tuyaux, toutes ses activités télécom, et les contenus, d’où sa boulimie à devenir patron de presse. En 2014, il rachète Libération à Rotschild, avec son complice Marc Laufer, pour 18 millions d’euros (un prix soldé, si l’on songe que Dassault avait racheté Le Figaro en 2004 1390 millions). Au printemps, Patrick Drahi racheta L’Express à Roularta, le mettant à la tête d’un groupe de presse disparate, au chiffre d’affaires de près de 200 millions d’euros. C’est le banquier, venu de chez Morgan Stanley, Bernard Mourad, que Patrick Drahi mit à la direction de ce groupe, provisoirement intitulé Mag & Newsco, rassemblant sous une même bannière Libération, L’Express, L’Expansion, Mieux vivre votre argent, Lire, Classica, Studio Ciné Live, l’Entreprise ou encore i24news, une chaîne d’information en continu basée en Israël, et qui émet en français, en anglais et en arabe. Mais ce n’était qu’une étape. Voici à présent (été 2015) qu’il s’allie à Alain Weill pour prendre le contrôle de NextRadioTV (RMC, BFMTV, RMC Découverte, BFM Business, Numéro 23). Le groupe en formation, Altice Media Group, va former « l’un des premiers groupes média en France, présent dans la télévision, la radio, la presse et sur Internet à travers une vingtaine de marques » admire Le Figaro Économie (28 juillet).

Pour la petite histoire, retenons que Bernard Mourad, démangé par la plume, écrivit il y a quelques années un roman intitulé Les Actifs corporels dans lequel il imaginait un capitalisme de l’extrême, où les êtres humains seraient cotés en Bourse. L’ouvrage avait été traduit en allemand sous le titre Achète moi !. Fiction ou anticipation ?

Extraits :
Un petit montage juridique

« Depuis son entrée en Bourse, il y a dix-huit mois, le groupe Altice SA a grimpé de 557 %. Ledit groupe se livrera (en juillet 2015) à une petite opération juridique qui devrait rapporter gros à son propriétaire, le gourmand Patrick Drahi, propriétaire notamment de Numericable SFR. Il s’agit de regrouper les trois branches d’activités (télécoms, média et international) d’Altice SA pour être absorbé par une nouvelle société, Altice NV, aux Pays-Bas. Évidemment, il n’est pas question pour l’homme d’affaires de payer davantage d’impôts, et sa société, et toutes ses branches continueront donc à être basées, fiscalement, au Luxembourg, et cotées à Amsterdam. Le petit montage juridique devrait ainsi permettre à Patrick Drahi de ramener de l’argent frais alors que son groupe compte près de 40 milliards de dettes auprès des banques. L’opération, destinée à lui permettre de croître plus facilement, valorise la totalité de l’entreprise “à hauteur de 61,9 milliards d’euros” précise le groupe dans un communiqué. »
Caroline Constant « Patrick Drahi, maître es fiscalité »
L’Humanité, 30 juin 2015.

On lira aussi avec profit « Le vampire des télécoms »  d’Olivier Morin, L’Humanité, 24 juillet.

La Revue du projet, n°50, septembre 2015
 

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