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Grèce, le bras de fer continue, Denis Durand,

Les politiques d’austérité sont maintenues voire amplifiées par l’accord du
13 juillet. Pourtant, le bras de fer n'est pas terminé et la victoire de Syriza le 20 septembre annonce de nouvelles batailles. L’heure est au développement de luttes convergentes pour changer l’utilisation de l’argent créé par la BCE et les banques européennes.

Entretien réalisé avec Denis Durand, membre du Conseil national et de la section économique du PCF.

Quel est le contenu de l’accord imposé à Alexis Tsipras par le sommet européen le 13 juillet dernier ? En quoi est-il contraignant et qu’est-ce qui a été gagné par le gouvernement grec ?
« L’accord » qui a été imposé à Alexis Tsipras est une poursuite des politiques d’austérité menées depuis six années en Grèce. Des dispositions concernent la déréglementation et la libéralisation des marchés, dont le marché du travail, des privatisations, un allongement de l’âge de la retraite, une augmentation des cotisations sociales et de la TVA. Tout cela au nom d’un parcours obligatoire des finances publiques qui oblige à dégager des excédents « primaires » (avant paiement des intérêts de la dette) de 0,5 % du PIB en 2016, jusqu’à 3,5 % en 2018. Les politiques d’austérité sont donc maintenues voire amplifiées même s’il reste des possibilités d’actions et des marges de manœuvre. Toutefois, il y a deux autres dimensions importantes de l’accord qui consistent, d’abord, en un plan de financement de la Grèce à hauteur de 82 à 86 milliards d’euros (les dernières discussions qui avaient eu lieu avant l’arrivée au gouvernement de Syriza tournaient autour d’un montant de 10 milliards d’euros). Cet argent peut permettre de relancer l’économie grecque mais une partie est déjà attribuée au remboursement de la dette existante et à la recapitalisation des banques. Ensuite, il est question de restructurer la dette grecque dans son ensemble. Ce point reste entouré d’incertitudes mais la renégociation est prévue à partir du mois d’octobre. Ce sont des réponses apportées par les créanciers qu’ils refusaient depuis longtemps à la Grèce.
Comme l’a dit Alexis Tsipras lui-même, cet accord n’apporte aucune solution et va même aggraver la situation économique. Mais toutes ses dernières déclarations, notamment pendant la campagne des élections législatives, montrent qu’il cherche à continuer à lutter contre l’austérité. Cela aurait été beaucoup plus difficile s’il avait cédé aux pressions pour sortir de la zone euro.

La Grèce a-t-elle encore une marge de manœuvre pour négocier ?
« L’accord » du 13 juillet est plein d’ambiguïtés. Par exemple, il y est stipulé qu’il faut : « réformer le marché du travail en se basant sur les meilleures pratiques européennes ». Le ministre du travail grec répond que les meilleures pratiques européennes sont celles qui se basent sur le respect du droit du travail, des garanties pour les salariés etc. À l’inverse, il y a des ambiguïtés en défaveur des Grecs. Ainsi, le montant du plan de financement est lui aussi soumis à toute une série de conditions et à un contrôle direct exercé par la troïka sur les décisions prises par le gouvernement grec. Avec la menace permanente retirer le plan de financement si les engagements ne sont pas appliqués. En réalité, l’accord n’a rien clos du tout pour les créanciers, le bras de fer continue.

Qu’est-ce qu’ont changé les sept mois de gouvernements Tsipras ?
Il a très clairement ouvert une brèche. Aucun gouvernement dans la zone euro n’osait contester les politiques d’austérité. On a vaguement eu l’espoir que Hollande le ferait en 2012. Il nous a tout de suite fait comprendre que non : il a renoncé dès le début à sa promesse de renégocier le traité budgétaire. Avec la victoire électorale de Syriza, pour la première fois au plus haut niveau européen, un gouvernement a pu porter la contradiction ainsi que des solutions remettant en cause l’austérité. Cela a constitué un point d’appui pour tous ceux qui veulent changer l’Europe et la zone euro. C’était insupportable pour les gouvernements européens en place et surtout pour les marchés financiers. Il y a eu une énorme accumulation de forces pour écraser ces rebelles de la zone euro.
L’arme utilisée pour écraser la volonté démocratique du peuple grec a été le pouvoir de vie ou de mort sur les banques grecques dont dispose la BCE. Au lendemain de la victoire électorale de Syriza en janvier, elle a cessé d’apporter à ces banques la liquidité dont elles ont besoin, sauf une procédure d’assistance d’urgence, coûteuse et qu’elle menace en permanence de supprimer, ce qui entraînerait la fermeture immédiate des banques et, par voie de conséquence, l’effondrement de toute l’économie. C’est bien à ce pouvoir exorbitant qu’il est indispensable de s’attaquer plutôt que d’esquiver le combat en sortant de l’euro.
De fait, même si cette pression a contraint Alexis Tsipras à signer l’accord du 13 juillet, la guerre continue, en Grèce et partout en Europe. Cette affaire a intéressé beaucoup de monde en France, en Espagne avec les Indignés qui sont à l’origine du mouvement Podemos. On voit même émerger une gauche relativement « radicale » là où on ne l’attendait pas, en Angleterre au Parti travailliste avec Jeremy Corbyn !
L’Allemagne cherche-t-elle à faire sortir la Grèce de la zone euro ?
L’opinion publique allemande est partagée et les milieux dirigeants du pays aussi mais une forte composante de la droite est depuis toujours hostile à la présence de la Grèce dans l’Union monétaire européenne. Il y a vingt ans déjà, Wolfang Schäuble avait publié un document public dans lequel il décrivait sa conception d’une zone qui fonctionne autour de l’Allemagne et sans les pays du Sud. Premièrement, l’idée est de faire sortir la Grèce, pays le plus éloigné des critères qui prévalent dans la zone euro. Derrière la Grèce, le projet est de mettre à l’écart les autres pays du Sud : Espagne, Portugal et peut-être Italie. Il resterait alors l’Allemagne, quelques pays d’Europe du nord… et la France. Dans cette situation il faudrait contraindre la France à appliquer une politique qui convienne aux milieux dirigeants allemands. C’est donc une vision en deux phases : premièrement on éjecte l’Europe du Sud et deuxièmement on met la France sous tutelle. C’est le projet explicite de Wolfgang Schäuble et d’une partie influente de la droite allemande, ce n’est pas un secret.

Quelles seraient les conséquence d’une sortie de l’euro pour la Grèce et l’Europe ?
De quoi a besoin la Grèce pour sortir de la crise ? Est-ce qu’une baisse de son taux de change peut relancer l’économie ? Les salaires réels ont baissé entre 20 et 40 % en Grèce, sans que la situation de l’économie s’améliore pour autant. Pour sortir la Grèce de la situation actuelle, il faut des investissements. C’est fondamental. Pour créer des richesses demain, les entreprises ont besoin d’argent tout de suite. Si une entreprise installe un nouvel atelier, il faut payer tout de suite les équipements et les salaires, mais les richesses qui y seront créées viendront plus tard. Pour couvrir immédiatement le prix de cet investissement, il faut donc emprunter et avoir des liquidités très rapidement. C’est vrai pour les entreprises privées et c’est encore plus vrai pour l’État. Par exemple, on veut que le fisc en Grèce collecte efficacement l’impôt. Pour cela il faut embaucher des fonctionnaires en les payant correctement pour éviter la corruption, les former, les équiper d’ordinateurs, de bureaux… Ils feront rentrer de l’argent dans les caisses mais en attendant il faut emprunter pour financer tous les investissements nécessaires au développement de l’administration. Mais à qui va-t-on emprunter ? On sait déjà que sur les marchés financiers ce n’est pas possible, ils veulent sucer le sang de l’économie grecque et non la développer. Il faut que cet argent soit prêté par la banque centrale européenne, la BCE. La BCE prête énormément d’argent aux financiers en les laissant décider de ce qu’ils vont faire de cet argent. Cela ne peut évidemment pas résoudre le problème de la Grèce. Il faut qu’elle prête pour des projets démocratiquement déterminés, développant l’emploi, la formation, les services publics, afin de développer le pays. Ce serait beaucoup plus difficile si on sortait de l’euro. La banque centrale d’un petit pays isolé n’a pas du tout la puissance de la BCE. La Grèce n’a plus aucun crédit international et elle n’a pas de réserves de changes en dollars, ni en euros. Pour faire face aux paiements du pays à l’étranger, elle serait contrainte de demander de l’aide à l’Union européenne, à la BCE, au FMI… On revient à la case départ mais dans une position de faiblesse encore plus grande.
Dernière chose, peut-être la plus importante. Sortir de l’euro signifie dévaluer la monnaie nationale. Les estimations les plus courantes sont de l’ordre de 40 %. Une dévaluation vise à prendre des parts de marchés aux voisins puisque les produits nationaux seraient vendus moins cher. L’idée est que l’huile d’olive grecque se vende mieux que l’huile d’olive espagnole ou italienne. On entre dans une forme de compétition, voire d’agression contre les voisins. On ouvre en quelque sorte un régime belliqueux qui va opposer entre eux les pays d’Europe. Ce n’est pas du tout un renforcement économique et politique de l’État et de la nation grecque, c’est au contraire un affaiblissement collectif de l’ensemble des nations du sud de l’Europe.

Que propose le PCF ?
Ce que nous proposons c’est de développer des luttes convergentes pour changer l’utilisation de l’argent créé par la BCE et les banques européennes. Les États européens pourraient tout de suite créer un fonds de développement économique, social et écologique, financé par la BCE, qui prêterait de l’argent aux collectivités publiques et aux entreprises à condition qu’elles développent l’emploi, la formation, les services publics.
La BCE est sensible aux rapports de forces. Depuis la crise de 2007-2008, elle a beaucoup changé ses pratiques. Des choses qu’elle refusait absolument – acheter des titres publics, par exemple – sont pratiquées massivement aujourd’hui. Elle essaye maintenant de cibler l’argent qu’elle prête aux banques pour qu’il serve à financer les entreprises. Bien sûr, non seulement cela ne suffit pas mais ces mêmes banques continuent d’alimenter les marchés financiers et d’y développer des opérations néfastes pour l’emploi et la création de richesses. L’Europe ne sortira de la crise que si on obtient que la politique monétaire obéisse à des critères nouveaux qui permettent aux travailleurs, aux citoyens d’intervenir dans les décisions concernant l’utilisation de l’argent afin de l’orienter vers l’emploi, la formation et le développement des services publics.
Le progrès social ne peut-il que s’effectuer dans le cadre national ?
Croire qu’en sortant de l’euro, on se débarrasse de l’austérité et des marchés financiers, c’est une illusion. Le progrès social en Europe suppose une solidarité entre Européens. Cela ne signifie pas le fédéralisme et l’abandon de la nation, au contraire. Mais cela ne peut pas se faire si on commence par se taper dessus à coups de dévaluations compétitives. La proposition de Fonds européen que nous formulons est une forme de solidarité. Il s’agit de créer de l’argent comme en a le pouvoir la BCE mais de le faire au service des peuples et non au service de la finance. Nous ne sommes pas seuls dans cette bataille. Nous pouvons agir avec les autres forces politiques représentées au sein du Parti de la gauche européenne et bien au-delà. Par exemple, les syndicats allemands formulent eux aussi des propositions qui sont proches des nôtres.

La Revue du projet, n°50, octobre 2015
 

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