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« Le » peuple a-t-il abandonné les partis de gauche ? Igor Martinache

Comprendre le rôle que joue aujourd’hui le clivage gauche-droite au sein des classes populaires suppose d’analyser de près leurs pratiques et leurs représentations.

Pourquoi les pauvres votent à droite ? Tel est le titre qu’a opportunément choisi l’éditeur Agone pour la traduction française du livre du journaliste états-unien Thomas Franck en 2008. La même année débutait la crise financière dont les populations continuent de payer la facture sociale à la place des banquiers et de leurs donneurs d’ordre. La révélation des malversations financières en tous genres, bien au-delà de la seule titrisation des crédits subprime, mais aussi l’explosion du chômage et des inégalités économiques, largement relayée dans les média (via entre autres la médiatisation inattendue de l’ouvrage de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle), auraient en toute logique dû amener nos concitoyens, classes populaires en tête, à tourner le dos à la doxa économique libérale et à ses principaux vecteurs. Mais par une ruse de l’histoire qui nécessite de plus amples analyses, loin d’être mises à l’amende, les banques, « trop grosses pour être mises en faillite », se sont fait renflouer par l’argent public, tandis que les « socialistes » libéraux récupérant le pouvoir en France se sont montrés dès leur élection aux petits soins pour le patronat. Plus inquiétant encore est la montée, qui n’est cependant pas propre à la France, du Front National. De scrutin en scrutin, ce dernier semble en particulier avoir attiré une audience populaire qui aurait dû et pu se tourner vers des propositions alternatives telles que celles que nous défendons au PCF et au sein du Front de gauche. Faut-il y voir, comme Thomas Franck, la réussite d’une stratégie des conservateurs visant à exploiter la frustration des classes populaires, en substituant la « guerre culturelle » à la lutte des classes et à se faire passer pour les défenseurs des « petits » contre les « élites » ? C’est ce que défendent certains commentateurs bien en vue dans les média qui prétendent que l’« insécurité culturelle » serait devenue le nouveau nœud de tensions de notre société. Reste que la France n’est pas le Kansas, ni le FN le Tea Party, et plaquer trop rapidement des grilles de lecture culturalistes est souvent le meilleur moyen de ne pas comprendre ce qui se joue réellement. Avant de chercher à changer le peuple parce qu’il vote mal, pour paraphraser Brecht, il paraît nécessaire d’approfondir le diagnostic, en s’aidant notamment de certaines enquêtes sociologiques parues ces dernières années. Et pour prendre conscience que le problème n’est pas le « populisme », érigé en anathème suprême contre les représentants, mais au contraire leur oubli du peuple.

Mieux comprendre les (représentations des) classes populaires…
Certains blâment d’abord les membres des classes populaires de ne pas être capables de différencier la gauche et la droite, or, on peut relever non seulement que les représentants des partis dominants ne leur facilitent pas la tâche, en s’employant à brouiller les cartes. Mais plus profondément, il faut rappeler l’ambivalence fondamentale de la distinction gauche-droite, car si tout le monde connaît bien l’origine révolutionnaire de ce positionnement fortuit, il est néanmoins difficile, si ce n’est impossible, de donner une   indiscutable des valeurs et objectifs défendus par chacun de ces deux camps : chacun y a en effet une conception particulière du progrès, de la liberté, ou de l’égalité, et la capacité à imposer la sienne, en s’appropriant ainsi les notions en question, est un des enjeux mêmes de la lutte politique. Sur cette question, on peut se référer à la réflexion du philosophe italien Norberto Bobbio, qui, cherchant un critère permettant de distinguer sans conteste Droite et gauche (1996) ne trouve finalement pas mieux que de faire référence au film de Fritz Lang Metro­polis : en expliquant que les gens de droite sont ceux qui prennent parti pour les habitants de la surface, et ceux de gauche pour ceux qui triment dans les sous-sols… La première tâche politique consiste dès lors à les (re)connaître, ce qui s’avère d’autant plus difficile dans des sociétés un peu rapidement qualifiées de « postindustrielles », où les formes de l’exploitation ont néanmoins pris des formes beaucoup plus variées, et « subtiles », que le travail à la chaîne. Après avoir contribué à une certaine homogénéisation et surtout prise de conscience collective, la « société salariale », selon la formule de Robert Castel, se délite depuis une trentaine d’années et s’accompagne d’une fragmentation des classes populaires, tant matérielle que subjective. Or, pour comprendre précisément ce que pensent vraiment leurs membres, les enquêtes d’opinion que plébiscitent décideurs et média viennent sans doute davantage obscurcir qu’éclairer. Comme l’a en effet bien résumé Pierre Bourdieu lors d’une fameuse conférence il y a déjà plus d’une quarantaine d’années, « l’opinion publique n’existe pas ». Non seulement, explique-t-il, d’un point de vue méthodologique, les sondeurs imposent aux personnes interrogées des questions qui sont celles de leurs commanditaires et dans les termes de ces derniers, mais ils agrègent ensuite des réponses standardisées pour produire cette « opinion majoritaire » qui masque l’hétérogénéité des sens et de la force des convictions exprimées chez les intéressés. Mais surtout, expliquait le sociologue, représenter « l’état de l’opinion » à un moment donné par de simples pourcentages vient dissimuler le fait que celui-ci est en fait d’abord le reflet d’un système de rapports de force et de tensions qu’il est impossible de saisir isolément. Et s’il importe de les manier avec de grandes précautions, les enquêtes sur les valeurs des Français et des Européens révèlent une montée continue de la « tolérance » sur une longue période, que viennent enrayer les périodes de crises économiques et sociales avec une demande de sécurité, non seulement physique mais aussi sociale que les dirigeants semblent en peine d’entendre. Il faut dire que dans le même temps monte un net ressentiment vis-à-vis de « l’assistanat ». Ainsi, dans la dernière publication de son « baromètre de la cohésion sociale » (note de synthèse numéro 11, septembre 2014), les analystes du Credoc notent que jusqu’à présent, en période de chômage élevé, ils avaient toujours mesuré une plus forte empathie des « Français » vis-à-vis des plus démunis, traduit par une adhésion aux politiques redistributives et une acception nette de l’impôt. Ce lien semble désormais cassé. En 2014, par exemple, ils notent que 63 % des personnes interrogées considéraient que « les prestations sociales aux familles avec enfants » sont « globalement suffisantes » alors qu’ils n’étaient que 31 % à le penser six ans plus tôt. De même, en 2014, pour la première fois depuis 1993, date de lancement de l’enquête, la proportion de personnes considérant que l’État n’en fait pas assez pour les plus démunis est passée sous la barre des 50 %. La même tendance apparaît dans une autre étude réalisée cette fois par le ministère des Affaires sociales, selon laquelle le soutien des Français aux allocations de solidarité universelle (familiales et chômage) ne cesse de baisser depuis 2008. Nos concitoyens, disent en substance ces travaux, placent toujours la maladie et le chômage au sommet de leurs préoccupations principales, mais comptent désormais de plus en plus sur eux-mêmes pour s’en sortir. Cette sorte de résignation devant l’injustice sociale, mais aussi l’impression que les « profiteurs » seraient ses voisins, pourtant plus mal lotis que soi, et non les plus riches, invisibles au quotidien, est confirmée par de nombreuses enquêtes sociologiques récentes (voir par exemple Nicolas Duvoux, Le nouvel âge de la solidarité, 2012, Annie Collovald & Olivier Schwartz (entretien avec), « Haut, bas, fragile : sociologies du populaire », Vacarmes, 2006 ou Jean-François Laé et Numa Murard, Deux générations dans la débine. Enquête dans la pauvreté ouvrière, Paris, Bayard, 2012). Ce rejet du proche peut même se traduire en quasi « haine de soi », à l’instar de ces jeunes ouvriers de la maintenance à la RATP qui œuvrent pour tenir ce statut à l’écart par leurs pratiques culturelles ou de sociabilité étudiés par Martin Thibault (Ouvriers malgré tout, 2013).
Or, à droite comme au PS, on a choisi d’attiser ce ressentiment plutôt que de le combattre, en allant jusqu’à parler d’un « cancer de l’assistanat » pour Laurent Wauquiez, quand, à peine plus « subtilement », l’ex-ministre de l’Économie, Pierre Moscovici parlait lui de « ras-le-bol fiscal » repris par le chef du gouvernement Manuel Valls sous la forme du « haut-le-cœur fiscal ». Force est de constater qu’une hégémonie s’est imposée en la matière : le problème de la société française serait constitué par les « fraudeurs » et autres « assistés », ceux des classes populaires s’entend, en dépit de faits pourtant marquants, masquant le fait bien établi que les principaux fraudeurs aux cotisations sociales et aux impôts sont de loin les employeurs et les ménages les plus riches, et que les premiers sont aussi de grands assistés, avec plus de 80 milliards d’euros annuels de crédits d’impôts et autres subventions, tandis que chez les plus pauvres, le non-recours aux droits sociaux représente un problème bien plus préoccupant et coûteux pour la collectivité que les prétendus « abus », comme le montrent bien les travaux de l’Observatoire du non-recours (ODENORE).

Les transformations de l’espace (du débat) public
La société française a sans doute moins changé que la manière dont elle se représente elle-même. Les ouvriers sont ainsi loin d’avoir disparu : ils se sont en revanche largement transformés, tant du point de vue de leurs conditions de travail que dans leurs modes de vie et de socialisation, et surtout ils se sont largement invisibilisés, présentés comme les derniers vestiges d’un monde obsolète. D’une part, comme l’ont montré diverses enquêtes sociologiques, la grille de lecture « ethnique » s’est largement substituée à la conscience de classe (voir Didier et Éric Fassin (dir.), De la question sociale à la question raciale, 2006, et Didier Fassin (dir.) Les nouvelles frontières de la société française, 2012) et la promotion en parallèle de « l’égalité des chances » comme principe premier de la justice sociale au détriment de l’égalité des positions atteintes (voir François Dubet, Les places et les chances, 2010). Cette dernière participe du reste d’une mise en compétition généralisée, pour l’accès aux ressources de toutes sortes : logement, éducation, emploi, et dans les mondes du travail, où s’observe non seulement une individualisation croissante des conditions de travail et de rémunération, mais aussi, via notamment la généralisation des primes et de l’intéressement, la mise en concurrence des salariés entre eux qui mine la coopération et la construction de collectifs de travail et de lutte. Cela a notamment amené à une transformation importante de la conflictualité, avec notamment un recours croissant aux prud’hommes – ce qui explique en partie qu’ils soient devenus la nouvelle cible à abattre -, que les représentants syndicaux ont encore du mal à accompagner (voir Sophie Béroud et alii., La lutte continue (2009)).
La précarisation a également atteint la sphère médiatique, et la précipitation dans laquelle les journalistes sont souvent contraints de travailler les empêche bien souvent d’approfondir les sujets traités, et à entretenir de ce fait les stéréotypes les plus problématiques, notamment à l’égard des classes populaires, qu’ils connaissent souvent mal faute d’en provenir eux-mêmes (voir Jérôme Berthaut, Les banlieues du 20 heures, 2013). À cela s’ajoute un traitement de la politique elle-même comme un divertissement, avec des représentants qui se prêtent souvent au jeu avec plus ou moins d’enthousiasme, et contribuent ce faisant à appauvrir le débat public (voir Philippe Riutort et Pierre Leroux, La politique sur un plateau, 2013). Or, en la matière, la stratégie de communication du Front National apparaît particulièrement bien adaptée à cette accélération du temps médiatique, en usant d’explications simplistes, frappées en apparence du coin du bon sens, mais aussi en réagissant par la voix de sa présidente ou de son adjoint sur tous les sujets pour marteler ses cadrages. Ce qui peut contribuer à expliquer pourquoi Marine Le Pen est devenue l’une des meilleures « clientes » des média, loin du (relatif) cordon sanitaire qu’ils avaient déployé vis-à-vis de son père. Cela pose une question cruciale : jusqu’à quel point faut-il accepter de se soumettre aux règles du jeu médiatiques pour se faire entendre ?
Pour autant, comme nous nous sommes efforcés de le montrer dans un récent dossier de la revue, la thèse d’une « droitisation » de la société française ne résiste pas à l’analyse. Comme disait Brecht, si le peuple vote mal, il n’y a qu’à changer le peuple. À moins que le « problème » ne se situe davantage du côté de l’ « offre », autrement dit de ses représentants, et notamment des organisations qui les portent : les partis politiques. C’est ce que suggèrent un certain nombre d’enquêtes sociologiques récentes sur lesquelles on va (trop) brièvement se pencher ici en essayant d’esquisser ainsi quelques pistes de réflexions sur nos propres pratiques… et représentations.
Des partis de gauche coupés des classes populaires ?
S’il est important d’analyser les facteurs exogènes pouvant expliquer la distanciation croissante des classes populaires à l’égard des partis incarnant une « gauche de gauche », il importe aussi de ne pas négliger ceux qui sont plus « endogènes », autrement dit de procéder à notre propre autocritique collective. Pour le dire autrement, ce sont sans doute en fait moins les classes populaires qui se sont détournées de la gauche, que les partis de gauche qui se sont détournés des classes populaires. Il y a déjà 15 ans, dans un ouvrage intitulé La démocratie de l’abstention, les politistes Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen rappelaient que le phénomène électoral le plus marquant est moins la montée de l’extrême-droite que celle de l’abstention, et plus particulièrement de ce qu’ils appellent la « mal-inscription » sur les listes électorales. À partir d’une enquête dans la Cité des Cosmonautes à Saint-Denis, ils pointaient notamment pour expliquer son essor le reflux des cellules du PCF dans ces grands ensembles qui encadraient et animaient étroitement la vie des habitants. Plus sévère encore, enquêtant pour sa part à Gennevilliers, Olivier Masclet montrait quelques années plus tard dans La Gauche et les cités (2003), observant à partir d’un centre social au sein du quartier du Luth comment la municipalité communiste de l’époque avait développé un rapport instrumental vis-à-vis des jeunes du quartier pour s’assurer leurs voix en même temps que la paix sociale, mais sans réellement tenter de prendre en compte leurs problèmes concrets et encore moins de les intégrer au jeu politique. Le même a mené quelques années plus tard avec plusieurs collègues (Marie Cartier, Isabelle Coutant et Yasmine Siblot) une enquête ethnographique à Gonesse, dans le Val-d’Oise (La France des « petits-moyens » (2008)). Ils y montrent notamment bien comment, après avoir vécu l’accès à la maison individuelle comme une promotion sociale dans les années 1960-70, les « pionniers » du quartier pavillonnaire étudié cristallisent ensuite sur leurs nouveaux voisins, principalement des familles turques assyro-chaldéennes, leur propre crainte de la chute sociale, alimentant ainsi leur vote à droite lors de l’élection présidentielle de 2007. Cela rejoint les analyses de leur confrère Camille Peugny qui montre à partir des statistiques de panels électoraux comment le déclassement intergénérationnel constitue un carburant du vote pour l’extrême droite car leur expérience fait se rejoindre chez ces derniers : opposition au libéralisme et rejet des « assistés » (« La mobilité sociale descendante et ses conséquences politiques : recomposition de l’univers de valeurs et préférence partisane. », Revue française de sociologie, 2006, vol. 47, p. 443-478). Sans lâcher l’égalité réelle pour celle des chances, il convient ainsi de s’interroger sur la manière de renverser enfin les logiques de reproduction sociale, particulièrement fortes dans l’Hexagone. Un demi-siècle après la publication des Héritiers de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, force est de constater que celle-ci a bien résisté au dévoilement de ses ressorts, ainsi que le confirment les enquêtes de l’OCDE qui montrent que l’école française est parmi les plus inégalitaires et inefficaces de tous les membres du club des pays riches. Mais il n’y a pas que l’école qui doit évoluer, les autres institutions représentatives. Ouvriers et employés se font désormais rares dans les hémicycles de l’Assemblée et du Sénat comme des collectivités territoriales d’une certaine importance, alors même qu’ils représentent encore près de la moitié de la population active. Avant d’obtenir une autre loi sur la parité pour corriger cet autre retard, il importe de noter que les partis prétendant représenter ces derniers les ont eux-mêmes largement écartés de leurs rangs. À contre-courant des célébrations des primaires comme marquant une démocratisation du Parti socialiste, Rémi Lefebvre (Les primaires socialistes, 2011) a bien montré comment celles-ci venaient au contraire entériner une dépossession des militants de leurs prérogatives au profit des cadres, « experts » et autres « sympathisants », dans un mouvement général de mise en spectacle et de personnalisation de l’activité politique. Le Parti communiste n’échappe cependant pas à une telle « notabilisation », comme le montre pour sa part Julian Mischi dans son dernier ouvrage (Le communisme désarmé, 2014). Celui-ci y pointe notamment le virage qui s’y serait opéré dans les années 1970 pour attirer les « nouvelles classes moyennes » au détriment des classes populaires. Alors que leur promotion dans les organes accompagnée par une formation interne souvent cruciale pour renverser un sentiment d’illégitimité est passée au second plan, de même, sur le plan symbolique, un discours misérabiliste consistant à les représenter souvent en « victimes » a pris la place de l’affirmation de leur dignité. Un diagnostic sévère qui n’est pas sans faire débat parmi nous, mais qui a quoi qu’il en soit l’intérêt de nous inviter à réfléchir au fonctionnement concret de nos institutions, dans la société en général, comme dans nos organisations partisanes et syndicales en particulier et à ne pas trop rapidement rejeter la faute sur des classes populaires qui seraient largement « perdues » ou aliénées.

Contribution d’Igor Martinache

La Revue du projet, n°50, septembre 2015
 

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