La revue du projet

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Quelques pistes conclusives provisoires, Guillaume Roubaud-Quashie (5)

À travers ce parcours-marathon, il apparaît à peu près impossible de définir des invariants pour donner un contenu conceptuel lourd au mot « gauche ». La gauche fut à peu près tout et son contraire : libérale et antilibérale, révolutionnaire et répressive, égalitaire et inégalitaire, raciste et antiraciste, féministe et macho…

Une vraie gauche ?
Dès lors, quel sens donner à une expression répandue comme « vraie gauche » ? On voit mal… Peut-on parler d’une tradition de gauche à l’échelle de l’histoire ? Difficile.
De ce point de vue, il est précieux de regarder de près les textes adoptés par les congrès du Parti communiste français. Le mot « gauche », sans surprise y est absent dans les années 1920 quand la Révolution est un horizon qu’on croit imminent ; il l’est encore dans les années 1930, 40 et 50 quand c’est un Front populaire et national qui est visé. Mais lorsque se met en branle la dynamique de l’union de la gauche, on pourrait penser que le terme entre dans les textes de congrès du PCF. Ce n’est pourtant pas le cas. Le mot reste absent jusqu’au 18e congrès (1967) où il est simplement mentionné brièvement. Il reste extrêmement peu présent jusqu’au 27e congrès (1990) où il prend pour la première fois une place plus épaisse avec le thème « la gauche, ce n’est pas ça » (nous sommes alors au début du deuxième septennat de François Mitterrand). Mais le thème retombe vite pour n’acquérir une centralité qu’à partir du 33e congrès (2006) où il sert même à qualifier le projet communiste.
Comment comprendre cet écart ? S’agirait-il d’un impensé ? C’est sans doute que la question posée n’est pas pleinement celle-là pour les communistes qui ne cessent pourtant de réfléchir au rassemblement (rassemblement de la classe ouvrière, alliance de celle-ci avec les classes/couches moyennes, unité des partis de la classe ouvrière, unité des forces démocratiques, etc.) mais dans une perspective placée d’abord sous l’angle de la classe. Le mot « gauche » dès lors, terme « de masse », populaire mais sans fort et précis contenu conceptuel, ne trouve pas de place dans les textes politiques du PCF jusqu’au 33e congrès. Cependant, s’il y a trouvé une forte place depuis lors, a-t-il fait l’objet d’élaborations théoriques et politiques quant à son contenu, ou s’impose-t-il comme une évidence ?

Plus profondément, c’est la dimension définitoire qui interroge : le communisme est-il simplement la gauche et réciproquement (comme la farine est une poudre fine provenant de la mouture des graines de céréales, et réciproquement) ? Faudrait-il lui adjoindre un adjectif façon « Monsieur + » comme « radicale » pour atteindre à la définition du communisme ? Le communisme serait alors une question d’intensité, de degré : la voie de Jules Ferry, Clemenceau, Mollet et Delors poussée un peu plus loin ?

Le conflit entre la droite et la gauche d’une part, les luttes de classes de l’autre
Mais on dira peut-être que tout cela reste enfermé dans l’ordre du constat, celui que l’historien Maurice Agulhon ramasse en une phrase : il y a « interférence constante entre deux séries de batailles non réductibles l’une à l’autre, dont les camps et les fronts ne coïncident pas, le conflit essentiellement philosophique entre la droite et la gauche d’une part, les luttes de classes de l’autre. » Et après ? Doit-on s’incliner devant ce constat ou peut-on tâcher, là aussi, de transformer le réel ? Typiquement, le génie de l’opération « Programme commun » des années 1970 n’a-t-il pas précisément consisté à donner un contenu de classe et anticapitaliste au mot « gauche » ? Ou, pour parler avec les mots d’Agulhon, à faire coïncider les deux séries de batailles ? Être de gauche dans les années 1970, pour des millions et des millions de personnes, c’était devenu être pour le programme commun, donc pour un combat de classe. Ce travail de transformation et popularisation de contenu avait toutefois des conditions de possibilité notables : les deux principales forces de gauche s’affirmaient alors favorables à un dépassement du capitalisme ; le PCF avait la force du nombre, de l’organisation… L’affaire serait-elle donc perdue aujourd’hui ?

Il reste à faire, pour en juger, un détour par les consciences… mais le détour est tortueux car le compliqué de la situation présente est sans doute que les triomphantes années 1970 puis les cataclysmiques années 1980 ont laissé un héritage contradictoire. Le mot a ainsi pris un écho fondamentalement biface : politicien et associé à la pratique socialiste, il repousse massivement et limite l’horizon de classe ; associé à une histoire mythique que les forces de gauche ont contribué à construire, il mobilise encore des millions de personnes, notamment dans les couches populaires mais aussi dans les couches moyennes. Combien de personnes se sont battues pour telle ou telle conquête sociale, en ayant en tête la certitude de le faire comme être de gauche, en voyant ladite conquête comme une conquête de gauche, en l’inscrivant dans une histoire des luttes de la gauche ? Combien ont combattu les mesures régressives de la droite et se sont, par ricochet, sentis dans leurs tripes et leurs pieds comme des gens de gauche ? « Gauche » est ainsi une puissante aide au rassemblement de la grande classe salariée et de la petite bourgeoisie et, tout à la fois, un frein et un repoussoir, les échecs et reniements des forces de gauche identifiées ayant été ce qu’ils furent. À l’heure où la désaffiliation par rapport à la gauche (et particulièrement dans le monde ouvrier) est une réalité de masse, ne voir le verre qu’à moitié plein est illusoire. Pour autant, quand des dirigeants socialistes de tout premier plan sont tentés par l’abandon (ou la prise de distance vis-à-vis) de la référence à la gauche (à commencer par le président Hollande : « J’ai engagé des réformes qui ne sont pas toutes de gauche mais qui servent l’intérêt général »), ne le voir qu’à moitié vide fait manquer d’historiques occasions.
Ces bavardes et pourtant trop rapides lignes n’ont bien sûr pas l’ambition de trancher quoi que ce soit ; elles ne sont qu’une modeste, personnelle et provisoire contribution au nécessaire effort de penser la gauche historiquement, pour aujourd’hui et pour demain. Car voilà bien une tâche importante : penser la gauche telle qu’elle est dans les faits et dans les consciences, telle qu’elle pourrait devenir, au vu des rapports de forces matériels et symboliques, de notre intervention. Elle n’est en rien étrangère au grand chantier lancé par notre parti pour penser en grand notre projet communiste de nouvelle génération. C’est ainsi, aussi, l’un des enjeux de notre démarche engagée autour de La France en commun, à laquelle La Revue du projet, à mille voix plurielles, se doit bien de participer.

Contribution (5)
de Guillaume Roubaud-Quashie

La Revue du projet, n°50, septembre 2015
 

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