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La gauche en question, Jean Quétier*

À bien des égards, la gauche semble être un de ces carrefours où se rencontrent les grands problèmes politiques de notre temps. Qu’il s’agisse de stratégie électorale ou de contenu programmatique, la gauche constitue une sorte de croisée des chemins embrumée où il est aisé de se perdre. À l’occasion de ce numéro anniversaire, l’équipe de La Revue du projet livre plusieurs réflexions visant à défricher ce thème très discuté.

Une vieille histoire
de trahisons

Si le sens même de la gauche fait difficulté, la raison paraît en premier lieu être contextuelle. On y perd ses repères et son latin parce qu’un gouvernement dit de gauche applique une politique qui ressemble en tout point de vue – peut-être est-elle pire encore – à celle de son prédécesseur de droite. En affirmant il y a quelques mois que « la gauche peut mourir », le premier ministre Manuel Valls aurait ainsi formulé une sorte de prophétie autoréalisatrice. Faire de François Hollande et de ses alliés les fossoyeurs de la gauche « véritable » ne manque évidemment pas de pertinence, car c’est bien ce qu’ils sont. Mais certains répondront : et Lionel Jospin ? D’autres encore : et François Mitterrand ? N’a-t-on pas assisté à d’importantes vagues de privatisations sous le gouvernement de la gauche plurielle ? N’avait-on pas déjà vécu le tournant de la rigueur dans les années 1980 ? Et on pourrait remonter bien au-delà. On le voit, l’histoire de la « trahison » de la gauche est déjà une bien vieille histoire. S’il existe de nombreuses raisons de penser que l’offensive libérale menée depuis 2012 par le Parti socialiste au pouvoir ouvre une page nouvelle dans l’histoire de la gauche, il n’est pas certain que ce fait suffise à expliquer une désorientation qui frappe désormais jusqu’à la notion même de gauche. Il semble qu’il faille y ajouter un autre facteur : la centralité qu’occupe depuis maintenant au moins quatre décennies la référence à la gauche dans le discours des organisations qui s’en réclament et particulièrement dans celui du Parti communiste français. Il est crucial aujourd’hui de questionner la gauche car la gauche est devenue un véritable fil conducteur pour les communistes, notamment dans la manière qu’ils ont de se percevoir eux-mêmes et de se définir.

La gauche, une évidence ?
C’est à dessein que nous disons qu’elle est devenue ce fil conducteur qu’elle n’a pas toujours été, en tout cas pas toujours sous cette forme. Aussi surprenant que cela puisse paraître, une figure telle que Marx n’y fait presque jamais référence. Alors comment comprendre que ce concept né sur les bancs du Parlement et presque aussi mouvant qu’une anguille tant il englobe de réalités différentes depuis plus de deux siècles soit devenu un marqueur identitaire aussi fort pour les communistes et pour ce qu’on pourrait nommer le camp progressiste au sens large ? Les raisons sont multiples et on gagnerait sans doute à analyser le glissement qui a pu s’opérer entre des notions autrefois plus en vogue comme celle de mouvement ouvrier, et celle de gauche, désormais pour ainsi dire passage obligé. Mais le point qu’il nous semble falloir avant tout retenir ici est le suivant : depuis les années 1970 pour le moins, la gauche est passée du rang de simple positionnement relatif sur l’échiquier politique à celui de projet de société. Le programme commun en est sans doute l’un des symboles les plus significatifs. Et c’est ce projet de société que François Hollande et son gouvernement ont à coup sûr trahi, s’inscrivant en cela dans un mouvement qui les précède et les dépasse. Les conséquences de cette trahison sont aussi le cœur de notre problème. À cet égard, l’enjeu le plus emblématique est sans doute celui du rapport entre gauche et classes populaires. Si la montée de l’abstention va de pair avec les renoncements de la gauche, il n’y a évidemment pas là une pure coïncidence. La coupure nette qui existe désormais entre les représentants de la gauche et de larges franges du public qui a le plus intérêt à ce que les choses changent fait presque aujourd’hui figure de lieu commun. Elle a même été théorisée par les chantres de la gauche libérale. Il suffit de penser au think tank Terra Nova, principal promoteur et artisan de la réorientation du Parti socialiste des problématiques sociales vers les problématiques dites « sociétales ». Elle correspond par ailleurs à un mouvement de fond qui a touché l’ensemble de la social-démocratie européenne au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Car il est clair qu’il serait trop simple, comme certains média se plaisent à le faire, de présenter les choses unilatéralement sous l’angle inverse : le peuple aurait abandonné la gauche. Ce peuple souvent fantasmé mais rarement étudié serait en proie au racisme le plus primaire, ressentirait en permanence une insécurité physique et culturelle, aspirerait à un gouvernement autoritaire… Bref, il n’attendrait que ce Front national qui lui tend les bras. Si la question de la droitisation de la société mérite d’être étudiée de près et ne saurait être balayée d’un revers de main – nous renvoyons à ce sujet au numéro 35 de La Revue du projet consacré à ce sujet –, repeindre le peuple en troupeau de beaufs réactionnaires permet souvent aux organisations politiques qui ont préféré renoncer à s’adresser aux classes populaires de se dédouaner à peu de frais. La démarche qui est la nôtre est bien différente : elle consiste à interroger – sans discours à l’emporte-pièce – le rôle que joue aujourd’hui le clivage droite-gauche au sein de la société française et la manière dont il s’articule avec un autre clivage plus fondamental encore, le clivage de classe. Si l’on prétend redonner sens à la gauche, cette analyse est indispensable. Sans elle, il paraît vain de juger des perspectives controversées qui énoncent d’une manière ou d’une autre que le clivage droite-gauche est caduc. C’est aussi à cette condition que l’on peut entreprendre une critique rigoureuse et sans caricatures des travaux de publicistes qui, comme Jean-Claude Michéa, ont désormais le vent en poupe. Notre tâche est à la fois simple et immense : reconstruire des repères qui puissent mettre un terme à une confusion ambiante tenace. Le récent exemple fourni par la dérive de Jacques Sapir, appelant au nom d’une critique de l’euro qu’on peut juger légitime à une dangereuse entente avec le Front national, doit être analysé avec attention si l’on ne veut pas être condamné à donner des coups d’épée dans l’eau.

La démarche
de La Revue du projet

Face à cet enjeu central et profitant de l’occasion offerte par le cinquième anniversaire de la revue, notre équipe a décidé de proposer dans ce numéro une formule inédite. Les textes que vous allez lire et qui constituent le dossier thématique sont le fruit d’un travail collectif réalisé par la rédaction de La Revue du projet. Élaborés depuis plusieurs mois dans le cadre d’un séminaire régulier, les différentes contributions que nous proposons sont des jalons visant à offrir aux communistes des outils et des pistes pour poursuivre le débat. Ces essais abordent différents thèmes qui nous ont semblé incontournables. Ils ne prétendent pas définir « la » position du Parti communiste français sur la question, ni faire office de documentation d’orientation. Ils demandent – ils appellent – au contraire à être prolongés par les réflexions et les discussions des communistes.

*Jean Quétier est rédacteur en chef de la Revue du Projet. Il a coordonné le séminaire sur « la gauche ».
La Revue du projet, n°50, septembre 2015

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