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La Grande Gaîté de Louis Aragon, Victor Blanc

D’Aragon on connaît les romans réalistes, les proses étourdissantes comme Le Paysan de Paris, les poésies de Résistance ou encore, plus rarement, les poèmes de sa jeunesse surréaliste, comme le troublant « Suicide » qui dispose, à la façon d’un ready-made désespéré, l’alphabet sur la page, c’est-à-dire la totalité du langage et des poèmes qu’on n’écrira jamais. On connaît moins, en général, les œuvres de crise, de rupture et de passage qui donnent à lire la violence sous-jacente au lyrisme aragonien. C’est de l’une d’elle dont je veux parler aujourd’hui. La Grande Gaîté ne se trouve plus guère qu’en Pléiade ; ou sur Internet, par extraits, comme sur cette page que je vous invite à consulter : https://www.uni-muenster.de/LouisAragon/werk/frueh/gg_z.htm.
L’œuvre regroupe des poèmes écrits entre le printemps 1926 et l’automne 1928. Durant ces deux ans et demi, les contradictions d’Aragon, qui couvaient souterrainement, vont se creuser au grand jour et inscrire douloureusement leur sillon sur la vie et l’œuvre du poète. En 1927, Aragon et d’autres surréalistes remettent leur adhésion au Parti communiste. La question de la pratique politique va exacerber les conflits au sein du surréalisme. Le drame qui s’achèvera en 1932 par la rupture entre Aragon et Breton serre ses premiers nœuds. En 1926, Breton condamne publiquement La Défense de l’infini, ce grand roman impossible qu’Aragon brûlera l’année suivante, dans une chambre d’hôtel, à Madrid, comme un gage suicidaire donné à Breton. À ces crises, politiques, esthétiques, se surimpose une crise amoureuse. Sa relation avec la riche Nancy Cunard le pousse à bout. En août 1928, après une énième scène de jalousie, Aragon tente de se suicider à Venise. Quelques mois plus tard, il rencontrera Elsa : « Il n’aurait fallu / Qu’un moment de plus » écrira plus tard le poète…
Dans ce contexte tragique, La Grande Gaîté revêt un caractère éjaculatoire, à la fois destructeur et libérateur. L’œuvre est le lieu d’explosion des contradictions. La violence inouïe des poèmes scande le rapport dialectique entre la frustration du désir et son déferlement. À ce titre, on repère deux parties distinctes dans le recueil. La première partie, ici représentée par « Cinéma » et « Sale con » se compose de poèmes courts, lapidaires et brutaux. On y découvre un Aragon régressif, scatologique, qui met au jour ses pulsions frustrées. Le chant lyrique y dégénère en chansonnettes débilitantes. Dans une écriture comme empêchée affleurent à la surface des vers les fantasmes sadiques de l’enfant. La communication, nécessaire à tout texte, est ici diffractée, éclatée. Le poème brûle, agresse le lecteur, avant de se retourner contre lui-même et son auteur. Ainsi dans « Sale con », le titre est distribué par le réfléchi « soi-même »  aussi bien au lecteur, à Aragon qu’au poème lui-même. La pulsion castratrice, et auto-castratrice, se cristallise autour du conflit générationnel contre les Pères de la Guerre de 14, contre le père d’Aragon lui-même, préfet de police et député radical. « Ce jeune homme [qui] avait l’habitude / D’oublier sur les meubles les plus divers / Sa bite » se révolte contre l’ordre patriarcal. Et contre les prétentions machistes de ses amis surréalistes. Car en même temps qu’il s’emploie à détruire la poésie, Aragon se dévirilise en conscience. Là encore, c’est la gaîté virile du père égrillard qu’il tue en lui. Est-ce un hasard si cette virilité, une fois broyée, laminée, laisse place à la deuxième partie ? C’est-à-dire au flot de paroles aragonien, à des poèmes d’une longueur retrouvée, conquise dans la douleur, et d’une intensité lyrique éblouissante ? Aragon chante de nouveau. Rongé pourtant par sa jalousie, il revendique pourtant pour lui, pour Nancy, pour tous, la liberté du désir. « Je chante l’amour qui sait ce que c’est que d’aimer ». Comme on peut le lire dans les derniers vers du « Poème à crier dans les ruines », Aragon renoue avec un lyrisme, même un lyrisme négatif, dans ce qui demeure un des sommets de la poésie aragonienne. C’est alors qu’un chant noir s’élève des ruines de la vie d’Aragon. Cette poésie des ruines essaimera pour longtemps dans l’œuvre d’Aragon : « Je suis le faucheur ivre de faucher qu’on voit dévaster sa vie et son champ » (Les Poètes, 1960). 
Victor Blanc

« Cinéma
Il y a ceux qui bandent
Il y a ceux qui ne bandent pas
Généralement je me range
Dans la seconde catégorie »

« Sale con
Ce titre suffit à soi-même
J’en connais qui n’en diraient pas autant »

« Poème à crier dans les ruines
[...]
Crachons veux-tu bien
Sur ce que nous avons aimé ensemble
Crachons sur l’amour
Sur nos lits défaits
Sur notre silence et sur les mots balbutiés
Sur les étoiles fussent-elles
Tes yeux
Sur le soleil fût-il
Tes dents
Sur l’éternité fût-elle
Ta bouche
Et sur notre amour
Fût-il
TON amour

Crachons veux-tu bien »

 

Victor Blanc

La Revue du projet, n°50, septembre 2015

 

 

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