La revue du projet

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Libérons les média ! Pierre Laurent

Les sujets d’actualité qui mérite­raient d’être commentés ici en cet automne 2015 sont nombreux : le marasme social, la crise de la gauche, dont il est longuement question dans ce numéro, la préparation des élections régionales, le débat public que nous proposons de tenir en grand avec notre contribution « La France en commun », la perspective de notre congrès au printemps prochain, le tumulte international, la crise grecque, la refondation de l’Europe, le drame des migrants.

Mais ce numéro est un peu inhabituel, il marque en effet le cinquième anniversaire de votre revue, laquelle file gaillardement vers son cinquantième numéro ; une revue utile, curieuse, pilotée par une équipe rédactionnelle fort jeune pour l’essentiel et bénévole, ce n’est pas un détail ; une revue qui tente de revisiter, de retravailler tous les grands enjeux contemporains sous un angle critique, marxiste. Une revue de l’émancipation 2.0.

Aussi on comprendra que, par association naturelle d’idées, je dise un mot sur la question des média. Nous avons lancé lors de notre récente Fête de l’Humanité la campagne « Libérons les média ». L’accueil a été très bon, la campagne est bien partie. Car cette initiative vient à point.

L’opinion, celle de gauche mais pas que, ne se reconnaît plus dans ses média. Ce sont toujours les mêmes qui s’affichent, et toujours les mêmes qu’on efface. Les mêmes idées qu’on martèle, les mêmes options que l’on tait. Les membres de la petite coterie qui squatte la presse, les antennes radio, les émissions télé, ont tous le même profil, ce sont tous les mêmes zélotes de la pensée unique, austéritaire, sécuritaire et atlantiste. La mise en scène d’oppositions factices et caricaturales est quotidienne mais les vrais débats contradictoires sont devenus quasi inexistants. L’information pluraliste a vécu.

Pourtant les citoyens n’ont jamais eu autant besoin, et envie, d’informations pour comprendre le monde, pour trouver des repères dans des questions aussi lourdes, et complexes, que la crise sociale, les enjeux éthiques, la désindustrialisation, la mondialisation, la faillite européenne et j’en passe. Or tous ces enjeux économiques, financiers, sociaux, sociétaux, écologiques, culturels, qui intéressent tant l’opinion, une fois passés à la moulinette médiatique, sont ramenés à des problématiques débiles, le bon contre le méchant, l’assisté contre l’entreprenant, nous et les autres, les dominants forcément compétents, les dominés forcément limités.

Les gourous qui ont fait main basse sur les média imposent leurs grilles de lecture toutes faites, rudimentaires, bêtifiantes.

Nous assistons à ce puissant paradoxe : les moyens de communication n’ont jamais été aussi sophistiqués, et le contenu de cette communication n’a jamais été aussi pauvre. Jamais il n’y a eu autant de possibilités de lire le monde et ce monde qu’on nous montre tous les jours n’a jamais été aussi rabougri. Jamais nous n’avons eu autant d’outils critiques, et jamais autant d’alignement de pensée. On l’a bien vu lors du référendum de 2005 ; on l’a revu lors de la curée contre la Grèce cet été.

Cette mise en scène propagandiste, cette uniformisation du discours, cette manipulation sans vergogne ne sont pas le fait du hasard. Elles découlent directement de la concentration des média par une poignée de grands groupes capitalistes. Les patrons du CAC 40, de Drahi à Bolloré, de Lagardère à Arnault, du trio Berger-Niels-Pigasse à Dassault ou Bouygues, tous ces prédateurs ont bel et bien accaparé le monde des média. Une concentration qui s’est encore singulièrement accélérée ces derniers mois. Les pachas de la finance ont mis la main sur le contenant (le câble, etc.) et le contenu (les journaux), ils ont acheté les tuyaux et les infos.

Le rachat de Libération à vil prix, la censure des Guignols de l’info ne sont que les ultimes péripéties d’une mise au pas qui, en d’autres lieux et d’autres temps, aurait été qualifié de totalitaire.

On en est là. Et le pouvoir laisse faire, ou encourage, complice, toutes ces ventes-acquisitions, ce bradage des contenus, ces mises au pas des rédactions, cette précarisation des journalistes, ces plans de départ. Les promesses du candidat Hollande sur l’aide à la presse, les droits des journalistes, le secret des sources, ont été abandonnées.

Il y a urgence à ne pas se laisser faire, à défendre le pluralisme, donc la démocratie. Une large démocratisation des média est nécessaire ; il faut assurer leur indépendance. Comme nous le notons dans le document La France en commun, « il faut initier une réappropriation populaire des média en instaurant un droit de veto dans les rédactions sur la nomination des cadres éditoriaux et en faisant entrer les salariés aux conseils d’administration », en confortant aussi dans ses missions et ses moyens le service public de l’audiovisuel.

Et pour ce qui nous concerne, nous entendons dans la perspective du prochain congrès, renouveler de fond en comble notre bataille de communication pour reconstruire nos identifiants, investir les réseaux sociaux et pourquoi pas lancer une Web TV.

Oui, décidément, libérons les média !

Pierre Laurent,
Secrétaire national du PCF
 

La Revue du projet, n° 50, septembre 2015

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