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Jean Quillien, L’anthropologie philosophique de Wilhelm von Humboldt

Presses Universitaires Du Septentrion

Par Jean-Michel Galano
Il y a deux Von Humboldt : le cadet, Alexandre, voyageur et botaniste, inventoria la flore d’Amérique du Sud et constitue l’un des très grands noms de l’histoire naturelle. Mais il s’agit ici de l’aîné, Guillaume, philosophe, linguiste et anthropologue, dont l’importance cruciale dans la philosophie moderne demeure à ce jour largement sous-estimée. À cela, il y a au moins deux raisons. La première est évidente : l’œuvre de Humboldt est éparpillée dans une multitude d’articles et d’opuscules, lui qui attribuait beaucoup plus d’importance à l’énergie créatrice (energeia) qu’à la création (ergon) dans laquelle à la fois elle se réalise et se sédimente, on peut dire qu’il a payé d’exemple. La deuxième tient au fait que, disciple avoué de Kant, il n’a pas souhaité marquer ce qui le différenciait de son maître, et s’est privé par là même du prestige qu’on reconnaît généralement aux novateurs.
Jean Quillien retrace minutieusement les étapes d’une formation philosophique singulière. Formé par l’Aufklärung allemande mais exempt de toute acrimonie à l’égard de la religion, il la considère d’emblée comme un phénomène de culture parmi les autres. Véritable continuateur de Kant, il ne prétend pas rectifier ou infléchir quoi que ce soit dans les trois Critiques, mais en prolonger la courbe. C’est ce souci de continuité qui distingue le néo-kantisme, dont il est le véritable fondateur, du « post-kantisme ». Or comme on le sait, la question ultime de Kant était : « Qu’est-ce que l’homme ? » À cette question, Humboldt choisit de répondre dans le cadre de ce que Kant appelait le « point de vue pragmatique » en interrogeant l’homme non plus comme sujet transcendantal, mais comme sujet empirique, avec son insertion réelle dans l’espace et dans le temps de la géographie et de l’histoire, et surtout immergé dans l’élément du langage. Le langage, ce milieu qui relie le plus intime de l’individu au plus social de la collectivité, que chacun se réapproprie, ramifié en de multiples langues naturelles, ce qui montre que l’universel n’existe que dans le singulier.

Ce livre nous découvre un itinéraire philosophique qui, en contrepoint de celui de Hegel, fait l’économie du discours sur l’absolu, mais aussi d’une « sortie de philosophie » qui anticipe sur celle de Marx et enfin d’une anthropologie qui, tout en restant largement spéculative, anticipe de façon parfois saisissante sur les sciences humaines telles qu’elles s’épanouiront quelques dizaines d’années plus tard.

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015
 

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