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Edward Palmer Thompson, Misère de la théorie – Contre Althusser et le marxisme anti-humaniste

L’échappée, 2015

Par Jean Quétier
Parmi les nombreux débats suscités par l’interprétation althussérienne du marxisme, on retient souvent surtout les discussions d’ordre philosophique. Pourtant, en défendant avec force l’idée que la révolution théorique engagée par Marx se situe sur le terrain de la science de l’histoire, Althusser ne pouvait pas manquer de faire naître des réactions du côté des historiens eux-mêmes. À cet égard, le pamphlet de l’historien britannique Edward Palmer Thompson (1924-1993), intitulé Misère de la théorie – une allusion amusée à Misère de la philosophie de Karl Marx –, publié en 1978 et traduit aujourd’hui pour la première fois en français, constitue un document tout à fait intéressant. Figure majeure du marxisme anglais tenant d’un communisme « libertaire », ce dernier est notamment connu pour ses travaux sur la formation de la classe ouvrière anglaise. L’ouvrage que Thompson consacre – un peu tardivement, dans la mesure où la fin des années 1970 marque plutôt le déclin de l’influence d’Althusser en France – au philosophe de la rue d’Ulm est empreint d’une verve polémique acide souvent savoureuse, quoique parfois excessive. Le premier point d’accrochage relève de la théorie de la connaissance et porte plus spécifiquement sur la question de l’empirisme : à l’anti-empirisme radical d’un Althusser affirmant que « la connaissance de l’histoire n’est pas plus historique que n’est sucrée la connaissance du sucre », Thompson oppose l’idée que l’armature théorique de l’historien doit elle-même s’élaborer et se corriger dans le contact avec les faits historiques. Un appareillage conceptuel qui préexisterait à l’étude de l’histoire elle-même serait, d’après Thompson, condamné à manquer le réel. Le refus de ce qu’il considère être le dogmatisme althussérien conduit d’ailleurs Thompson à éviter l’emploi de l’expression « science marxiste » et à lui préférer celle de « tradition marxiste », plus souple et plus ouverte à ses yeux. Une mesure de prudence permettant notamment d’éviter les travers d’une histoire conçue, à la manière d’Althusser, comme un « procès sans sujet », où n’agiraient que des structures et d’où les hommes réels seraient absents. La critique tombe souvent juste, notamment parce qu’elle s’appuie sur la pratique de recherche de l’historien et les concepts qui en découlent – par exemple celui d’expérience, très présent dans La Formation de la classe ouvrière anglaise. Le débat épistémologique avec Althusser est également sous-tendu par une confrontation politique, laquelle constitue sans doute la partie la plus faible du livre de Thompson. En effet, la lutte qu’il mène contre ce qu’il nomme le « stalinisme » d’Althusser repose en grande partie sur une méconnaissance, ou du moins un aveuglement, quant à la position d’Althusser au sein du PCF – Thompson suggère notamment qu’il en serait le philosophe officiel, une thèse qui ne résiste pas à l’analyse. La discussion de Thompson avec le marxisme britannique est, en revanche, bien plus intéressante, et permet au lecteur français de découvrir des discussions encore largement méconnues de ce côté de la Manche.

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015

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