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Un capitalisme meurtrier, Florian Gulli et Jean Quétier

Lorsqu’un individu cause à autrui un préjudice tel qu’il entraîne la mort, nous appelons cela un homicide ; si l’auteur sait à l’avance que son geste entraînera la mort, nous appelons son acte un meurtre. Mais lorsque la société met des centaines de prolétaires dans une situation telle qu’ils sont nécessairement exposés à une mort prématurée et anormale, à une mort aussi violente que la mort par l’épée ou par balle ; lorsqu’elle ôte à des milliers d’êtres les moyens d’existence indispensables, leur imposant d’autres conditions de vie, telles qu’il leur est impossible de subsister, lorsqu’elle les contraint par le bras puissant de la loi, à demeurer dans cette situation jusqu’à ce que mort s’ensuive, ce qui en est la conséquence inévitable ; lorsqu’elle sait, lorsqu’elle ne sait que trop, que ces milliers d’êtres seront victimes de ces conditions d’existence, et que cependant elle les laisse subsister, alors c’est bien un meurtre, tout pareil à celui commis par un individu, si ce n’est qu’il est ici plus dissimulé, plus perfide, un meurtre contre lequel personne ne peut se défendre, qui ne ressemble pas à un meurtre, parce qu’on ne voit pas le meurtrier, parce que le meurtrier c’est tout le monde et personne, parce que la mort de la victime semble naturelle, et que c’est pécher moins par action que par omission. Mais ce n’en est pas moins un meurtre. Il me faut maintenant démontrer que la société en Angleterre commet chaque jour et à chaque heure ce meurtre social que les journaux ouvriers anglais ont raison d’appeler meurtre ; qu’elle a placé les travailleurs dans une situation telle qu’ils ne peuvent rester en bonne santé ni vivre longtemps ; qu’elle mine peu à peu l’existence de ces ouvriers, et qu’elle les conduit ainsi avant l’heure au tombeau ; il me faudra en outre démontrer que la société sait, combien une telle situation nuit à la santé et à l’existence des travailleurs, et qu’elle ne fait pourtant rien pour l’améliorer. Quant au fait qu’elle connaît les conséquences de ses institutions et qu’elle sait que ses agissements ne constituent donc pas un simple homicide, mais un assassinat, je l’aurai démontré, si je puis citer des documents officiels, des rapports parlementaires ou administratifs qui établissent la matérialité du meurtre.

Friedrich Engels, La situation de la classe laborieuse
en Angleterre
, 1845, Éditions sociales, Paris, 1975, p. 139 sq.

Engels enquête sur les conditions de vie de la classe ouvrière anglaise, apparue dans le sillage de la révolution industrielle. Ces conditions de vie sont effroyables et à bien des égards inhumaines. Néanmoins, comment faut-il considérer cette situation ? S’agit-il de la continuation de la souffrance millénaire de ceux qui travaillent ? Faut-il y voir la fatalité planant depuis toujours au-dessus des plus faibles ? Ou faut-il à l’inverse, concevoir les conditions d’existence des ouvriers anglais comme une injustice majeure, un « meurtre social » pour reprendre l’expression d’Engels ?

« L’affaiblissement général de l’organisme des travailleurs ».
Le chapitre dont ce texte est tiré va examiner la situation des ouvriers sous l’angle de leur « état sanitaire ». Le constat d’Engels est le suivant : partout, on assiste à « l’affaiblissement général de l’organisme des travailleurs ». Les maux en tout genre qui frappent les ouvriers anglais, observés par Engels, ne sont pas l’expression de la souffrance éternelle de ceux qui travaillent ; ils naissent avec la révolution industrielle. Avant elle, « les travailleurs végétaient dans une existence bien confortable. […] La plupart d’entre eux étaient gens bien bâtis et solides dont la structure du corps ne laissait découvrir que peu ou point de différence avec celle de leurs voisins paysans ». Nulle idéalisation des sociétés pré-capitalistes cependant ; si l’organisme des travailleurs était préservé, les gens de la classe laborieuse « étaient aussi intellectuellement morts », leur vie comparable à celle de « végétaux ».
Le développement de l’industrie va malmener le corps des travailleurs. À l’usine d’abord, mais pas seulement. Le livre d’Engels est intéressant précisément parce qu’il ne s’en tient pas à la critique du rapport salarial. Le capitalisme ne révolutionne pas seulement la production. Il bouleverse le monde dans lequel vivent les hommes, si bien qu’on peut parler de « société » ou de « civilisation » capitaliste. Naissance des grands centres industriels, exode rural, nouveau rapport à l’espace par la réduction sans précédent des distances (chemin de fer), nouveau rapport au temps lié à la nouvelle discipline du travail, etc. Ces modifications structurelles affectent en profondeur l’expérience vécue des hommes.
Ce n’est donc pas seulement le travail qui est en cause dans la dégradation brutale de la santé des ouvriers, mais l’ensemble de leurs conditions d’existence, leur nouvelle vie urbaine. La question du logement occupe une place centrale dans la réflexion d’Engels ; il lui consacrera un ouvrage en 1872. L’insalubrité du logement ouvrier engendre en effet toutes sortes de maladies : maladies pulmonaires du fait du manque d’aération, typhus causé par la saleté et les rats, etc. Et le plus souvent, les malades sont laissés sans soins médicaux. À cela s’ajoutent les innombrables maux liés à l’alimentation, ou plutôt à la sous-alimentation. En particulier, les problèmes de digestion et les maladies qui en découlent. Le corps ainsi affaibli par des conditions d’existence indignes est de plus en plus vulnérable aux maladies, de plus en plus menacé par une mort précoce. Engels a lu les rapports médicaux les plus récents à ce sujet : leurs conclusions convergent. Le taux de mortalité dans les quartiers ouvriers est bien plus élevé, 68 % plus élevé, que dans les quartiers bourgeois. L’écart dans l’espérance de vie est de 20 ans.

« Un meurtre social »
Dans l’enquête qu’il consacre au développement du capitalisme anglais au milieu du XIXe siècle et aux conséquences que celui-ci exerce sur la vie des « classes laborieuses », Engels entreprend de proposer une définition élargie de l’injustice et d’une de ses formes les plus violentes, le meurtre. L’enjeu est clair : il s’agit de pouvoir juger et condamner une forme de société nuisible au plus grand nombre et, ce faisant, de pointer du doigt ceux qui en constituent à la fois les promoteurs et les profiteurs, « la classe qui possède actuellement le pouvoir politique et social ». L’une des ruses les plus perverses du capitalisme est justement de se présenter comme un libre contrat entre patrons et salariés dans le cadre duquel chacun recevrait ce qui lui est dû. Nulle trace d’injustice semble-t-il à première vue : nous n’avons pas affaire à de l’esclavage ou à du travail forcé. Mais l’argument d’Engels consiste justement à aller au-delà des apparences pour mettre en évidence ce meurtre « qui ne ressemble pas à un meurtre ». L’idée même de responsabilité ou de culpabilité prend un sens nouveau sous la plume d’Engels : le patron qui fait travailler son ouvrier jusqu’à l’épuisement pour un salaire de misère ne lui permettant que de survivre quelques années dans des conditions insalubres est tout aussi responsable de sa mort que celui qui lui donnerait un coup de poignard dans le cœur.
La nouvelle société capitaliste fait donc mourir avant l’heure de nombreux ouvriers. Mais peut-on parler de « meurtre » comme le fait Engels dès lors qu’il n’y pas intention de tuer ? Engels écrit son livre après avoir compilé de nombreux rapports officiels de médecins et de parlementaires. La bourgeoisie anglaise dispose de toutes les informations nécessaires. Le lien entre les taux de mortalité, la mortalité infantile, etc. et les conditions matérielles des ouvriers sont établis, non seulement par la presse socialiste, mais aussi par les rapports commandités par l’État. Il y a « meurtre social » selon Engels pour cette raison : la bourgeoisie sait que la nouvelle société tue davantage les membres des classes laborieuses, elle le sait, mais laisse faire. « La bourgeoisie anglaise, écrit-il, n’a qu’une alternative, ou bien continuer son règne – en portant sur ses épaules le poids de l’accusation irréfutable de meurtre et malgré cette accusation – ou bien abdiquer en faveur de la classe ouvrière. Jusqu’à maintenant elle a préféré la première solution ». 

« D’après les observations de l’auteur et des sources authentiques »
Après avoir fréquenté les milieux philosophiques berlinois, le jeune Friedrich Engels, âgé alors de 22 ans, part s’installer à Manchester en 1842 pour travailler dans l’usine textile de son père. Son séjour en Angleterre, qui durera jusqu’à la fin 1844, constitue le point de départ de son enquête sur la situation de la classe laborieuse. Durant la période qui précède la parution de l’ouvrage en 1845, Engels n’a de cesse d’étudier les conditions de vie du prolétariat émergeant, en s’appuyant aussi bien sur ses propres observations que sur de nombreux ouvrages spécialisés. De ses recherches naîtra un document saisissant exposant sans fards les conséquences de la révolution industrielle, mais aussi une première tentative de mise en œuvre de la méthode d’analyse de la société à laquelle lui et Marx consacreront leurs vies.

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015

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