La revue du projet

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Roger Bordier, Francis Combes

Le romancier Roger Bordier vient de mourir, à Paris, à l’âge de 92 ans. C’était un ami, un compagnon solide et généreux, un écrivain de grand talent, un homme d’une culture exceptionnelle et un humaniste conséquent.

Né à Blois en 1923, il a commencé par publier des poèmes. Puis il s’est lancé dans le journalisme, notamment la critique d’art. Dans les années cinquante, il a pris une part active dans les combats pour défendre et promouvoir l’art moderne, notamment la peinture abstraite qui ne manquait pas de détracteurs. Il côtoya dans cette période Sonia Delaunay, Tinguely, Vasarely… Ami avec des artistes de son temps, (peintres sculpteurs, architectes) réunis notamment autour de la revue L’Art d’aujourd’hui, il fut notamment le rédacteur du Manifeste Jaune, du groupe Espace. Pendant de nombreuses années, il a aussi été professeur en sciences humaines, à partir de 1974, à l’École supérieure des arts décoratifs (ENSAD) où enseignait aussi le poète communiste Jacques Gaucheron.
Avec Pierre Gamarra, Charles Dobzynski, Jean Marcenac et d’autres écrivains, il a fait partie de la rédaction de la revue Europe, restant toujours attaché aux valeurs littéraires, pacifistes et antifascistes qui avaient marqué cette revue.

Un romancier du peuple
On peut dire de Roger Bordier qu’il fut un romancier du peuple. Il a connu Louis Guilloux, pour qui il avait une grande estime. Mais son parcours personnel et son écriture vont bien au-delà des ambitions des écrivains populistes. Depuis Les Blés, (Prix Renaudot 1961) jusqu’à ses derniers livres, (La Belle de mai, La Grande Vie, Le 36 des femmes, L’Ordre et autres désordres, L’Ombrelle…), il a construit à travers plus de quarante titres (dont une vingtaine de romans chez Albin Michel et une dizaine de livres au Temps des Cerises) une œuvre forte et unique dans la littérature française d’aujourd’hui. L’écriture en est à la fois accessible et complexe, sa phrase épousant avec une grande souplesse les mouvements d’une pensée qui cherche toujours à explorer les nuances du réel. De ce point de vue, Roger Bordier est bien le contemporain des recherches romanesques de son temps. Le cœur de cette fresque littéraire multiforme est la saga des mouvements d’émancipation sociale, de la Commune au Front populaire en particulier, qu’il a connu enfant et qui a marqué toute sa vie. Il était certainement l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire du mouvement ouvrier français, et de ses figures dont il avait une connaissance intime.
Il s’est ainsi intéressé par exemple à la figure de Séverine, la journaliste révolutionnaire et féministe, amie de Jules Vallès qui rejoignit dans les années vingt le jeune parti communiste mais en fut exclue pour indiscipline…
Roger Bordier pour sa part n’opposait pas son travail d’écrivain au partage avec les autres et à l’engagement collectif.
En 1968, il fut ainsi et pour plusieurs années l’un des animateurs de l’Union des écrivains.
Après les émeutes de 2005, il participa aussi, aux côtés d’autres intellectuels comme Bernard Noël, René Ballet, Bernard Landry… à la tentative de recréer l’association des écrivains et artistes révolutionnaires.
Ces dernières années, il s’était prononcé, avec d’autres, pour une nouvelle Internationale. Il avait aussi organisé une campagne pour que la Ville de Paris donne enfin à l’une de ses rues le nom de Robespierre.
Très attaché à la tradition laïque, républicaine, il s’inscrivait dans la lignée du socialisme révolutionnaire et du communisme. Conscient de la nécessité de refonder une culture progressiste pour aujourd’hui, sans jeter aux orties l’héritage, il se disait volontiers « communaliste », en référence à l’appellation que se donnèrent parfois les Communards de 1871.
Sans doute est-ce parce que cette idée lui tenait si fortement à cœur qu’il fut l’un des initiateurs et des piliers de l’aventure des éditions du Temps des Cerises et de la revue Commune.

Extrait
Éloge du progrès

Autrefois, ce pays s’appelait la France et ses habitants les Français. Ces derniers avaient inscrit sur les frontons de leurs mairies, dans les villages aussi bien que dans les villes, la devise suivante, ambitieuse et puérile à la fois : Liberté, Égalité, Fraternité. C’était donc bien avant que soit instaurée notre démocratie de proximité. Des valeurs primaires dominaient : le lien civique, entre autres. Bref, tout était à l’état sauvage. La Loire prenait sa source au mont Gerbier-de-Jonc et la Seine dessinait de curieux méandres que des fonctionnaires sans âme, nommés instituteurs, indiquaient du bout de leur règle sur de grandes cartes où l’on voyait aussi les rochers du littoral breton, les herbages de Normandie, les montagnes alpines, vosgiennes ou jurassiennes, les pins des Landes, les plaines de Beauce et le Pic du Midi de Bigorre.
Les distractions étaient triviales. Les unes, par exemple, consistaient à laisser tomber pendant des heures des rectangles de carton grossièrement peints au centre d’une table, les autres à lancer de grosses boules autour d’une boule plus petite et bizarrement désignée sous le nom de cochonnet. Enfin, bizarrement, si l’on veut. Retenez bien ces mots : cochonnet, cochon, cochonnerie. Voilà, nous y sommes : les cochonneries, et de tout genre, naturellement : alimentaires, sexuelles, verbales, n’étaient pas exclues, loin de là. Il y avait un jour particulier, le « dimanche », et ce jour-là des amoureux, des petits-bourgeois, des employés, des ouvriers allaient trinquer et danser hors les murs sous le chèvrefeuille des tonnelles. À la date dite du « 14 juillet » et qui semble avoir eu une certaine importance dans l’ancien calendrier, ces mêmes tonnelles, beaucoup d’autres lieux également, des façades, des rues, des places voire des hameaux, étaient garnis de lampions avec lesquels on s’éclairait durant toute la nuit.
À noter qu’on appelait souvent ces lampions « tricolores », parce que, sous le papier gaufré, brillaient en effet trois couleurs : le bleu, le blanc, le rouge. Cette déroutante coutume, aux origines incertaines, s’est éteinte avec les lampions. Et que de choses se sont éteintes, mes enfants. Que de choses ! Même les voix. Il arrivait à celles-ci de clamer, pour ne pas dire hurler, des chants quelque peu barbares comme l’Internationale, la Marseillaise, le Chant du Départ, la Jeune Garde et que sais-je encore ! Précisément, peut-être vaut-il mieux ne pas trop savoir. Toutes les transformations nécessaires ont été accomplies, en chaque domaine, et c’est bien l’essentiel.
Enterrées, la Loire, la Seine, la Garonne ne sauraient défigurer les sites de www.com. Incendiées, les tonnelles du vice ont cédé la place à des postes de contrôle routier chargés du Zéro accident. Avec ce formidable bouleversement géographique ont disparu à tout jamais le tyrannique État jacobin et l’imbécile régime des lois fondé sur le principe de citoyenneté unique.
Ainsi purent être satisfaites les grandes revendications présentées par le Rouergue indépendant-Canal historique, par le mouvement « Sauvez la Vendée au nom du Sacré-Cœur », par le Front de libération du Bas-Berry, par le Comité pour l’enseignement officiel du ch’timi dans les écoles du Nord et donc, sa substitution intégrale à la langue étrangère imposée depuis la rue de Grenelle à Paris, etc.
J’en passe. J’en passe beaucoup. Que de progrès ! La démocratie de proximité a fait vivre un autre monde. Le monde des régions libres et de l’euro prospère. Il renvoie ainsi dans une lointaine et déplorable histoire ces Français - f, r, a, n, c cédille, a, i, s - rustres politiques dont on a souvent dit, à juste titre, qu’ils étaient archaïques, frivoles, rêveurs. Peut-être même républicains. 

Bibliographie
L’Ombrelle, Le Temps des cerises, 2010.
Quand triomphait l’art abstrait,
Le Temps des cerises, 2009.
Séverine parmi les révolutionnaires en jupon,
Le Temps des cerises, 2008.
J’étais enfant en 1936, Sorbier, 1986.
Le Progrès, pour qui ? Casterman, 1973.
• Les Blés, Calmann-Lévy, 1961 (prix Renaudot).

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015

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