La revue du projet

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François Maspero, homme protée et éditeur protagoniste (1932-2015), Julien Hage*

Traversée majuscule du second XXe siècle, dans les menées du Tiers-monde et au chevet des pays de l’Est, la vie de François Maspero s’est déroulée au carrefour des gauches et au fil de l’écrit.

Une vie attachée à décrypter les « paysages humains », chers au poète turc Nâzım Hikmet, pour frayer en leur sein autant de « chemins de la liberté », tracés en fidélité aux engagements qui furent ceux de sa famille et de la Résistance. Fidèle aux idéaux d’émancipation du monde de l’imprimé et au diapason des formidables espoirs de liberté et de progrès nés de la décolonisation, il fut ainsi tour à tour libraire, éditeur, journaliste puis traducteur prolixe (pas moins de 80 traductions) et enfin écrivain sensible du monde contemporain dont l’œuvre, publiée aux éditions du Seuil, demeure encore à découvrir.

Commencée sur les chemins de l’autofiction avec Le Sourire du chat en 1984, elle se livre aux traversées des frontières de la banlieue parisienne (Les Passagers du Roissy Express, avec la photographe Anaïk Frantz) et des Balkans (Balkans-Transit, avec Klavdij Sluban), questionne l’exil (La Plage noire) et le passé colonial de la France (le magistral L’Honneur de Saint-Arnaud), jusqu’aux Abeilles & la Guêpe, témoignage d’un parcours personnel écrit sous la forme d’une profonde réflexion sur l’histoire et la mémoire, qui fut saluée pour sa rigueur par Jean-Pierre Vernant. Homme de lettres, intellectuel, militant toujours engagé dernièrement dans la création du tribunal Russell pour la Palestine, Maspero aimait sans amertume à citer la phrase de Victor Serge : « De défaite en défaite jusqu’à la victoire finale ».
Petit-fils de l’égyptologue Gaston Maspero et fils du sinologue Henri Maspero, résistant disparu à Buchenwald, l’éditeur appartient à une grande famille d’intellectuels. Son frère Jean, dirigeant des étudiants communistes, est tué à l’automne 1944 sur le front de Moselle au sein de l’armée américaine, dans laquelle il officiait comme traducteur après avoir participé à des attentats contre des officiers allemands dans les rangs des Francs-Tireurs Partisans à Paris. François Maspero renouvelle par son engagement lors de la guerre d’Algérie la figure du libraire-éditeur, si féconde dans le monde des lettres militantes, de Maurice Lachâtre – premier éditeur du Capital de Marx en français au lendemain de la Commune de Paris – jusqu’au couple formé par la librairie Quilombo et les éditions L’Échappée aujourd’hui.

Un éditeur-libraire
D’abord libraire dans le quartier Latin à L’Escalier, rue Monsieur le Prince, puis à « La Joie de Lire », rue Saint-Séverin, Maspero crée en 1959 la maison d’édition à son nom pour officier à sa tête jusqu’en 1982. Au gré d’une trentaine de collections – dont la plus célèbre, en poche, la Petite Collection Maspero – et d’une dizaine de revues, il publie plus de 1350 titres pour quelque 10 millions d’ouvrages, avant de céder la main à François Gèze et aux éditions de la Découverte. Viscéralement attaché au savoir-faire d’un métier auquel il a été initié par l’éditeur, imprimeur et poète Guy Lévis-Mano, et dont il a pratiqué tous les rouages, François Maspero demeura jusqu’à son dernier souffle un farouche partisan de l’indépendance éditoriale, à l’heure du regroupement capitaliste sous l’égide de grandes multinationales dans l’édition et dans la distribution du livre.

Contre la guerre d’Algérie
Dans la continuité de son métier de libraire, Maspero vient à l’édition pressé par l’urgence née de la guerre d’Algérie qui l’éloigne de ses projets initiaux, plus légers, telles les œuvres d’Alphonse Allais ou de Saul Steinberg, quand s’impose à lui l’impérieuse nécessité de faire émerger une « parole contraire », contre « la guerre qui ne dit pas son nom ». Privilégiant une action militante concrète à un engagement seulement intellectuel, le libraire-éditeur, en rupture de ban avec le Parti communiste, s’engage dans les réseaux de porteurs de valise, solidaires du Front de libération nationale. Avec les organes semi-clandestins qui combattent pour dénoncer les atrocités de la guerre, de Témoignages et documents à Vérités-Liberté, il œuvre aux côtés de Jeune Résistance, l’organisation des insoumis et déserteurs, ainsi que des comités d’intellectuels et des avant-gardes les plus radicales. Il prend part aux tâches exposées d’évasion et d’exfiltration avant de concevoir les ultimes livraisons de l’organe du réseau Jeanson, Vérités Pour. Défendue par les étudiants antifascistes, sa librairie distribue clandestinement tout ce qui est publié contre la guerre d’Algérie, ce qui lui vaut d’être plastiquée par l’Organisation de l’Armée secrète des partisans de l’Algérie française.

Au relais des éditions de Minuit et main dans la main avec les éditions de La Cité à Lausanne de Nils Andersson, de Pierre-Jean Oswald – contraint à l’exil –, ou encore de Robert Morel, il forme un « front éditorial » aussi fragile que résolu face au diktat de la Raison d’État. Scandale des scandales, Maspero ose publier « l’ennemi » algérien, aussi honni que méconnu, jusque-là persona non grata dans l’édition française, où on lui préfère les exploits des Centurions de Jean Lartéguy. Paraissent ainsi notamment les Damnés de la terre du psychanalyste Frantz Fanon, la « terroriste » Zohra Drif, ou La Révolution algérienne par les textes, recueillis par l’historien spécialiste de Saint-Augustin, André Mandouze. Autant d’ouvrages aussitôt saisis par la censure, comme sa revue Partisans, expression de la « génération algérienne », lorsqu’elle dénonce, avec le livre Ratonnades à Paris et les photographies d’Élie Kagan, les atrocités de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961, dont l’éditeur et ses compagnons avaient été témoins, soignant les Algériens blessés dans la librairie.

Engagé pour
le tiers-monde

Au travail éditorial à dimension « dreyfusarde » (selon les termes de Pierre Vidal-Naquet), il ajoute un engagement « tiers-mondiste » aux côtés de la révolution cubaine, découverte à La Havane à l’orée des années 1960, avant de suivre l’Organisation tricontinentale de solidarité des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine (OSPAAAL), conçue par Mehdi Ben Barka avant son assassinat. Ses engagements et son souci permanent de « nourrir le débat » l’amènent à constituer, sans sectarisme, l’une des principales tribunes éditoriales de la décolonisation, de ses expressions politiques (Giap, Hô Chi Minh, Mao Zedong, Fidel Castro et Che Guevara, Amilcar Cabral, Jomo Kenyatta, ou encore l’Albanais Enver Hoxha – un des rares livres qu’il disait regretter d’avoir publié), comme de ses expressions littéraires et artistiques. Toujours assidu dans la défense de ses auteurs, il se rend en Bolivie pour aider Régis Debray avec le cinéaste Chris Marker, seul à oser l’accompagner. Il est l’un des premiers à briser l’ethnocentrisme de l’intelligentsia française et de l’édition germanopratine, ensuite aussi brutalement que brièvement entichée de maoïsme, François Maspero dote sa maison d’un dispositif éditorial moderne.

Initiateur du succès de la pensée critique
Aux documents politiques, les « Cahiers libres », inspirés du Charles Péguy de l’Affaire Dreyfus et de l’éditeur surréaliste René Laporte, et à la collection « Voix » initialement dédiée à la « littérature de la révolution » et bientôt ouverte aux littératures du Tiers-monde sous la direction de Fanchita Gonzalez-Batlle, s’ajoute un investissement aussi considérable que précurseur dans les sciences humaines et sociales. Maspero est à ce titre l’un des initiateurs du succès de la pensée critique. La collection « Textes à l’appui » et ses grands directeurs de collection (Pierre Vidal-Naquet, Roger Gentis…) est suivie par la collection d’intervention « Théorie » de Louis Althusser, initiée en 1965 par le fameux Pour Marx puis la série de Lire le capital, à l’origine de l’école althussérienne (Balibar, Baudelot, Badiou, Rancière…) – un succès considérable : 92 % des tirages vendus en 1972, peu avant le départ du philosophe pour Hachette. On peut également évoquer les collections « Économie et socialisme » de Charles Bettelheim ou la « Bibliothèque socialiste » de Georges Haupt. L’éditeur publie aussi des recueils d’articles (Mythe et pensée chez les Grecs de Vernant), des travaux en cours, des ouvrages entés sur une expérience militante et collective (avec les comités d’action, le GISTI, le Collectif d’alphabétisation…). Grâce à Émile Copfermann, la maison connaît un best-seller avec de Libres enfants de Summerhill d’A.S. Neill et ses 300 000 exemplaires, un ouvrage jusque-là refusé par une dizaine de maisons d’édition.

Bouleversant le monde de la librairie traditionnelle
« La Joie de Lire », ouverte jusqu’à minuit, et dans laquelle l’on peut lire les livres en rayon avant de les acheter – une nouveauté pour l’époque –, bouleverse le monde de la librairie traditionnelle. Forte de ses rayons « marxisme », « structuralisme » ou « psychanalyse », à côté des livres et revues en langues étrangères, elle devient le lieu de rendez-vous incontournable des jeunesses révoltées et des militants du monde entier. Les librairies Maspero à Paris, Montpellier, Bordeaux ou Mulhouse constituent la matrice du réseau des « Librairies différentes » des années 68, tandis que les éditions et les librairies communistes opèrent leur mue.
Adhérent à la Ligue communiste de 1969 à 1973, l’éditeur fournit aux mouvements de Mai une tribune privilégiée, tandis que quelques-uns de ses dirigeants vendent leurs textes à l’encan. Maspero se retrouve alors pris d’une manière inattendue entre le marteau et l’enclume. Victime expiatoire de la restauration conservatrice du ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin qui, disait-il, le frappe pour ne pas s’en prendre au Parti communiste, il est la cible de certains groupes gauchistes désireux d’attenter par le « vol révolutionnaire » au « commerce de la Révolution », plutôt que de mettre en cause l’université. Harcèlement policier et persécutions multiples amènent la vente puis la disparition de « La Joie de Lire » en 1976, qui demeura pour lui une vive blessure. Avec l’aide de l’association des Amis de François Maspero, il relance l’entreprise éditoriale, frappée par de lourdes amendes pour sa publication de la revue cubaine Tricontinentale et des livres dénonçant la Françafrique, tel Main basse sur le Cameroun de Mongo Béti (1972).

Porte-parole des dissidences
Avant de tirer sa révérence en 1982, Maspero fait encore feu de tout bois, sans rien perdre de son sens de l’innovation. Après la première publication du féminisme français en 1970 dans la revue Partisans (Libération des femmes années 0), il amène ainsi des réflexions pionnières sur le thème des travailleurs immigrés, sur la question de l’écologie et le danger de l’amiante, comme sur le thème des peuples en exil et en diaspora. L’éditeur se fait le porte-parole des dissidences des pays de l’Est avec la revue L’Alternative, et s’intéresse aux littératures dites marginales et populaires (Les Carnets de Louis Barthas et combien d’autres), avant de créer en poche la collection de voyage à succès « La Découverte », L’État du monde avec Yves Lacoste, ou encore de faire entrer à son catalogue Dario Fo – avant son prix Nobel – ou Günther Walraff, bientôt consacré. Éditeur protagoniste et indépendant, jamais adhérent au Syndicat national de l’édition, François Maspero demeure le symbole d’un temps « où le fond de l’air était rouge » (Chris Marker) et où le livre était médiatique et partagé, autant que politique et critique. 

*Julien Hage est historien. Il est maître de conférences à l’université de Paris-Ouest Nanterre-La Défense.
La Revue du projet, n° 49, septembre 2015
 

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