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Représentations des femmes dans Le suicide français d’Éric Zemmour, Julien Longhi*

De la femme objet à l'objet discursif, une analyse linguistique d'un discours anti-féministe.

Ce texte reprend l’exposé que j’ai proposé lors du colloque sur les extrêmes droites contre les droits des femmes, organisé par  le Collectif National pour les Droits des Femmes, le 31 janvier 2015. Les organisatrices m’avaient demandé d’intervenir sur l’analyse du discours d’Éric Zemmour, à travers son ouvrage  intitulé Le suicide français.  Cet ouvrage dresse une chronologie de l’histoire de la France, en s’appuyant sur des événements ou anecdotes, pour justifier l’idée que le déclin de la France s’explique par une succession d’erreurs ou d’inflexions sociales négatives, et que cela conduit la France au suicide. Mon objectif était de proposer un travail qui objective le plus possible l’analyse, afin de ne pas traiter ce sujet de manière subjective ou polémique, mais d’un point de vue linguistique et scientifique.

Corpus d’étude
et méthodologie

Pour mener à bien cette analyse, j’ai choisi d’analyser 3 chapitres représentatifs du point de vue de l’auteur sur les femmes :
- 4 juin 1970 : Mort du père de famille ;
- juillet 1973 : De si gentils divorcés ;
- 11 mai 1992 : Hélène et les jeunes filles.
Les moyens mis en œuvre concernent la structuration du texte (les enchaînements, les séquences, l’organisation matérielle du propos), l’analyse du lexique employé, et la mise en évidence des préconstruits ou de la doxa spécifique à ce discours (ce qu’il y a « sous » les discours), afin de mettre en exergue de manière linguistique les stéréotypes convoqués, de manière implicite ou explicite.
Pour procéder à l’analyse de ces chapitres, je me suis fondé sur le repérage des cooccurrences (proximité des mots entre eux), ainsi que sur le lexique (grâce au logiciel Iramuteq).

Cela m’avait ainsi permis de dégager quatre grandes thématiques (Fémi­nisme et sociologie ; Maternité /paternité ; Travail et argent ; Sensibilité) à partir desquelles j’avais mené des analyses plus énonciatives et linguistiques (stratégies d’euphémisation, idéologisation du discours par l’usage de –ismes, extension des substantifs, introduction de voix et de points de vue représentant les femmes mais avec des stratégies d’ironie et un lexique décrédibilisant, etc.).
Pour illustrer cela, je vais détailler ici la thématique « Féminisme et sociologie » et « sensibilité » qui entre en résonance avec la thématique du colloque.

Le féminisme comme idéologie bourgeoise
et incohérente

L’analyse des occurrences du mot femme en lien avec le féminisme montre que l’auteur met en évidence la dimension idéologique du féminisme, pour en pointer les incohérences et dangers supposés.
Tout d’abord, les féministes de « nouvelle génération » sont présentées de manière moqueuse, à travers leurs attitudes supposées incohérentes :
« Les plus intelligentes de la nouvelle génération de féministes s’efforcèrent de concilier l’inconciliable, de dénouer le nœud gordien de l’héritage beauvoirien sans le trancher, et revendiquèrent à la fois la maternité et l’indépendance. Exigence de grande bourgeoise qui n’a pas besoin de la protection financière du père de leur enfant pour élever sa progéniture (« 11 mai 1992, Hélène et les jeunes filles ») »
On voit en effet que la progression textuelle construit un référent « génération de féministes » d’abord comme « plus intelligentes d’entre elles », qui oriente la lecture vers une vision positive, pour donner immédiatement des traits péjoratifs à ce référent : « concilier l’inconciliable », « dénouer le nœud gordien sans le trancher » (un nœud gordien étant « un problème inextricable, finalement résolu par une action brutale : trancher le nœud gordien » selon Wikipedia) : l’auteur crée une seconde fois une situation de paradoxe avec la volonté féminine de réussir l’impossible.
Tout ceci pour amener l’évolution du référent ainsi construit de l’image des meilleurs féministes à celle de « grande bourgeoise ». La mise en doute filée entre le début et la fin du paragraphe assure la cohésion textuelle qui permet de « faire passer » ce changement de perspective sur le référent.
Un autre exemple illustre le point de vue de l’auteur sur le féminisme, qu’il réduit à une vision du monde du dedans contre le dehors :
« Alors, la bataille se déplaça. Les “luttes” gagnèrent la sphère privée. Puisque les femmes avaient réussi leur entrée dans le monde du dehors, les hommes devaient à leur tour ne plus retarder leur débarquement dans le monde du dedans. L’égalitarisme du quotidien (la vaisselle, le ménage, la cuisine, le soin des enfants) devint la condition sine qua non de l’épanouissement professionnel mais aussi personnel des femmes. »
L’auteur déploie une vision des rapports hommes/femmes basée sur le rapport dehors/dedans. On pourrait cependant lire avec le premier segment que la conquête du « dehors » par les femmes est quelque chose de positif. Cependant, quelques indices prouvent la prise de distance de l’auteur : la présence des guillemets dans « luttes », qui modalisent le propos en le teintant d’ironie ; la structure « puisque […] leur débarquement » : en effet, si le début de l’énoncé pourrait s’interpréter comme une réussite féministe avec le « puisque », le terme « débarquement » à propos des hommes, dans une structure qui le met en symétrie avec l’arrivée des femmes dans le « dehors », décrédibilise la conquête des femmes, et la tourne en dérision.
Ceci est très nettement confirmé avec la suite, « L’égalitarisme du quotidien (la vaisselle, le ménage, la cuisine, le soin des enfants) » : un sujet de l’ordre des tâches ménagères (pour les premiers termes au moins) est tourné au rang d’idéologie (« égalitarisme ») et témoigne du mépris de l’auteur à l’encontre de cette idéologie féministe qui s’incarne dans l’égalitarisme du quotidien.

Le féminisme comme idéologie venimeuse
Une fois décrédibilisée, cette idéologie féministe est également décrite comme venimeuse, comme cela est profilé dans l’extrait suivant : « La théorie du genre donna un substrat intellectuel et totalitaire à ces revendications éparses » : la distinction entre les êtres ne reposait plus sur la dualité sexuelle homme-femme, mais sur la libre détermination de chacun à choisir son genre, selon ses envies, ses désirs, ses besoins, ses caprices. Les travailleurs étaient sommés de devenir des ménagères ; les pères étaient sommés de devenir des mères ; les hommes étaient sommés d’aimer comme des femmes.
L’égalitarisme avait répandu son venin. Le culturalisme absolu avait fait son œuvre. Puisque les femmes n’avaient pas réussi à devenir des hommes comme les autres, il fallait que les hommes devinssent des femmes comme les autres. La libido virile, reposant sur la brutale pulsion et la mise à distance, goguenarde ou farouche, par le caractère ou par l’argent, du monde des sentiments, fut criminalisée. On déclara la guerre à une sexualité masculine faite de violence et de domination. On confondit les violences faites aux femmes – qui relèvent du Code pénal – et les complexités de la vie intime. »
L’auteur va en effet plus loin dans sa prise de distance : de l’ironie moqueuse, il passe à la critique de fond (critique sans réels arguments, mais plutôt par une progression rhétorique, grâce à un maniement de l’axiologie du lexique ou de la présentation des termes) : « substrat intellectuel et totalitaire » : le terme substrat n’est guère valorisant pour une idéologie, mais surtout la juxtaposition par le et entre intellectuel et totalitaire, condamne d’avance (car on ne sait pas la raison du second adjectif) la base théorique convoquée ; sur le genre, la gradation entre ses envies, ses désirs, ses besoins, ses caprices, montre que les motivations des femmes reposent sur des caprices (qui « contamine » sémantiquement les termes précédents, puisqu’il est employé en fin d’énumération) : les féministes seraient donc des personnes capricieuses ; enfin, et ceci mériterait un traitement spécifique, le sort accordé à la sexualité masculine laisse entrevoir une relative tolérance de certains comportements masculins, considérés comme des complexités de la vie intime.

La sensibilité et l’homosexualité :
les raccourcis hâtifs

En relation avec les raccourcis hâtifs proposés par l’auteur, on peut aussi noter celui qui associe sensibilité (comme propriété féminine !) à l’homo­sexualité, sans aucune transition ni explicitation, comme dans cette citation du chapitre « Hélène et les jeunes filles » : « On négligea, contesta, méprisa l’avertissement pourtant si pertinent de Stendhal : “Au premier grain de passion, il y a le premier grain de fiasco”. L’homosexualité féminine devint à la mode ; Mylène Farmer chanta la gloire des amours saphiques ; les journaux féminins déculpabilisèrent leurs lectrices rétives. C’était une revanche historique inouïe contre le sexe fort, mais aussi contre les premières féministes qui auraient détesté cet univers mièvre, sentimental, féminin qu’elles abhorraient, auquel elles s’étaient arrachées, et qu’elles croyaient avoir éradiqué. Les précieuses ridicules avaient vaincu les femmes savantes (« 11 mai 1992, Hélène et les jeunes filles »).

On passe en effet de la passion (à travers la citation de Stendhal) à l’homosexualité, ce qui indique que l’auteur établit une association naturelle entre les deux. L’homosexualité est cependant présentée comme une mode, ramenée à des aspects triviaux (chansons, journaux féminins), et on notera le trait d’humour de la dernière phrase dans laquelle l’auteur joue encore de cette forme d’érudition en reprenant des titres de pièces de Molière pour tourner en dérision le changement sociologique du féminisme. Cette dernière référence est néanmoins symptomatique selon moi d’une culture de surface, et d’une connaissance incomplète des références citées, puisque tel que cela est tourné, l’auteur reconnaîtrait presque des qualités aux « femmes savantes », alors même que cette pièce tourne en dérision l’instruction des femmes (notamment, et surtout lorsqu’elle veulent s’instruire avec des  pédants et des imposteurs), alors même que la préciosité convoquée par Éric Zemmour fait l’objet d’une complexité d’analyse bien plus importante que ne le laisse entrevoir son simple jeu de mots.

Pour conclure
On le voit avec cette rapide étude, Éric Zemmour ne donne pas une image très positive de la femme et de la féminité. Cela se voit dans les autres thématiques (avec notamment dans la thématique « sensibilité », l’association immédiate et surprenante entre sensibilité et homosexualité), dans le « fond », mais aussi beaucoup sur la « forme » : l’écriture de l’auteur diffuse donc des associations, stéréotypes, etc. négatifs et péjoratifs, qui peuvent s’insinuer dans l’esprit du lecteur. Derrière une écriture qui convoque des références et survalorise la démonstration d’une certaine érudition, se joue l’imprégnation d’une certaine vision de la femme et de la féminité, que l’analyse du discours peut contribuer à déconstruire.  

*Julien Longhi est linguiste. Il est maître de conférences en sciences du langage à l'université de Cergy-Pontoise.

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015
 

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