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« Je suis Charlie » vs « Je ne suis pas Charlie » : l’expression d’un choc des civilisations ? Aurélien Aramini*

La division des consciences reflète des divisions sociales objectives : discriminations, ségrégations urbaines, relégations scolaires...

Jeudi 8 janvier 2015. Le lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, une minute de silence devait être respectée dans les établissements scolaires. L’a-t-elle été ? Oui, en général, dit-on officiellement… Tous les élèves se seraient mobilisés dans un élan unanime contre la barbarie et pour la République… Vraiment ?
À 10h, dans un lycée comme il doit en exister des milliers d’autres en France, le proviseur passe en salle des professeurs pour signaler que « certaines » phrases codées sont scandées par « certains élèves » pour affirmer leur soutien aux « terroristes » ; des intrusions ont eu lieu… « De qui ? Pourquoi ? » me suis-je alors demandé. Un collègue en zone « sensible » me racontera le soir même que la minute de silence n’a pu avoir lieu dans son établissement en raison d’un chahut généralisé – que l’administration taira. Déjà à Montauban et à Toulouse, après la tuerie de Mohammed Merah, les minutes de silence dans les établissements scolaires avaient été perturbées. J’apprends qu’un élève de maternelle a dit à sa maîtresse que les journalistes avaient insulté Allah et que c’était bien fait pour eux. Malaise… Au-delà de ces expériences localisées, on ne saura jamais précisément ce qui s’est réellement passé car de nombreux incidents ont été passés sous silence.

l’écueil de l’angélisme
Il y a de nombreuses causes qui permettent de comprendre pourquoi certains n’étaient pas « Charlie ». La division des consciences reflète en effet des divisions sociales objectives : discriminations, ségrégation urbaine, relégation scolaire, etc.
Deux écueils doivent être évités pour envisager d’apporter une réponse au problème de la ségrégation sociale dont « Charlie/pas Charlie » est un symptôme parmi d’autres, tels que l’impossibilité de traiter de l’extermination des Juifs d’Europe dans certaines classes, le rejet parfois violent de la France dans des chansons de rap très plébiscitées parmi les élèves ou la Marseillaise sifflée lors de rencontres sportives…
Le premier écueil serait par angélisme de nier cette division sociale, de faire mine de croire que ces tensions n’existent pas. Ce clivage doit être pris au sérieux car il existe dans la plupart des établissements scolaires et se formule selon une modalité bien précise. Des élèves n’étaient pas Charlie et, s’ils ne l’étaient pas, c’est avant tout en raison de leur représentation d’eux-mêmes comme musulmans, arabes, maghrébins qui se sont sentis bafoués par les caricatures. Cette représentation est peut-être illusoire, factice, trompeuse, mais elle n’en reste pas moins vécue comme telle. Elle produit des effets sociaux en renforçant les divisions sociales objectives citées plus haut. Elle fait obstacle à la perception d’une communauté de destin des jeunes des classes populaires et contribue à l’ethnicisation des problèmes sociaux. Bien sûr, il ne s’agit pas de dire que tous les musulmans n’étaient pas Charlie, loin s’en faut ; ni que tous les « pas Charlie » l’étaient au nom d’une appartenance revendiquée à l’islam (Le Pen a dit en effet qu’il se considérait plutôt « Charlie Martel »). Mais il n’en reste pas moins que le problème auquel les professeurs ont dû faire face n’était pas tant celui de « la liberté d’expression » que celui du blasphème, problème où se nouaient les questions de l’identité et de la reconnaissance : peut-on insulter l’islam impunément ? Au fond, le positionnement de nombreux élèves contre Charlie ne concernait pas tant Charlie Hebdo qu’une certaine conception de l’honneur et de la fierté d’être musulman.

Nécessité
d’une critique sociale
Le deuxième écueil apparaît lorsque, faute de proposer une analyse sérieuse de ce clivage ressenti par bon nombre d’enseignants et d’élèves, la grille de lecture qui s’impose en raison de sa diffusion médiatique et de son apparente simplicité est celle du « choc des civilisations » : d’un côté, « Charlie », liberté occidentale, démocratie, libération des femmes, etc. et de l’autre, « pas Charlie », obscurantisme musulman, État islamique, burqas, etc. Il serait politiquement dangereux de nier la prégnance de cette grille de lecture et le succès qu’elle rencontre en différents lieux. On ne peut la combattre uniquement en scandant « pas d’amalgame » ou par des incantations républicaines. Il faut affronter le fait même du clivage, en prendre la mesure et substituer à l’interprétation populiste du « choc des civilisations » une autre lecture, fondée sur des travaux sociologiques et philosophiques, s’inscrivant dans la perspective d’une critique sociale.
Voici quelques pistes pour traiter ce clivage sans déni ni démagogie. D’abord, montrer que l’explication culturaliste du « je ne suis pas Charlie » ne tient pas. Ainsi, Olivier Roy a-t-il bien montré que l’islam des jeunes – dont un certain nombre n’était pas Charlie – n’est pas l’islam traditionnel mais une construction totalement moderne qui passe par YouTube et le fast-food halal. Profondément romantique pour des jeunes qui ont grandi dans une société de concurrence généralisée où tout s’achète et se vend, dans un pays qui bafoue régulièrement leurs droits et leurs espoirs sous prétexte qu’ils appartiennent à une minorité visible, cet islam pour déracinés s’explique tant par des causes sociales et économiques que par des formes diffuses de musulmanophobie ; celles-ci sont violemment ressenties lors­qu’elles deviennent, au quotidien, des agressions et produisent des réactions identitaires. Ensuite, insister sur le fait que l’attitude qui consiste à justifier la « vengeance » ne relève ni du droit musulman ni du Coran (question d’ignorant peut-être mais quelle est la différence entre les deux ?). Enfin, rappeler que l’opposition entre « Charlie » et « pas Charlie » dans les discours des élèves du primaire au lycée relève moins du choc des cultures que du choc des incultures, car le niveau de l’argumentation dépasse rarement l’opposition sommaire entre « on est en démocratie, on dit ce qu’on veut » et « si on m’insulte je me venge ».

*Aurélien Aramini est philosophe. Il enseigne à Belfort.

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015
 

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