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Arabie saoudite - Iran : Un conflit entre sunnites et chiites ou entre une monarchie et une république ? Bernard Hourcade*

Avec le retour de l’Iran comme acteur « normal » de la politique internationale, un nouveau paysage politique se dessine qui ne convient pas aux conservateurs.

La guerre de Syrie est l’un des plus grands drames humanitaires depuis la Seconde Guerre mondiale avec ses centaines de milliers de morts et millions de réfugiés. Le contrôle d’immenses territoires par Daech – « l’État islamique » – pourrait être fatal au gouvernement d’Irak. Au Yémen la prise de Sanaa par un groupe ethnique en conflit depuis toujours avec le pouvoir central est présentée comme une menace sur la mer Rouge et donc Israël. Les Talibans annoncent leur retour en Afghanistan… Depuis que les États-Unis ont décidé de se retirer – partiellement – du Moyen-Orient toute la région semble glisser dans un chaos irrationnel mettant en œuvre des forces antiques, culturelles, religieuses, ethniques. En bref : « l’Orient compliqué ». C’est un conflit de civilisations, entre l’Orient islamique et l’Occident chrétien, entre sunnites et chiites, sans solution autre que la construction de murailles. Pas d’explication politique, pour analyser ces drames ou pour trouver des solutions.

Deux systèmes politiques, sociaux, culturels, économiques, internationaux s’affrontent
L’Iran et l’Arabie saoudite sont aujourd’hui les leaders du Moyen-Orient, leur héritage culturel et religieux (chiite/sunnite) est conflictuel et pesant, mais ce modèle d’analyse orientaliste est ancien et n’explique pas à lui seul les guerres actuelles. Une autre lecture peut être faite en constatant que deux systèmes politiques, sociaux, culturels, économiques, internationaux s’affrontent ouvertement : au nord, de Kaboul à Beyrouth en passant par Téhéran, Bagdad et Damas se trouve un axe des « républiques », confrontées à des crises et des guerres, souvent opposées à Israël et aux États-Unis, et au sud, d’Oman à la Jordanie en passant par l’Arabie saoudite, Bahreïn, les Émirats Arabes Unis, le Qatar et le Koweït se trouve un axe des monarchies, toutes très proches des pays occidentaux.
Pendant 35 ans l’Iran a été désigné comme la cause principale du terrorisme islamique. Pendant que l’Arabie saoudite et les monarchies pétrolières auraient été au contraire des alliés fidèles et modèles des pays occidentaux. Pourtant si l’on a vite oublié que les attentats du 11 septembre 2001 ont été perpétrés par des Saoudiens, il est aujourd’hui plus difficile d’innocenter les monarchies pétrolières dans l’émergence d’un État islamique qui semble échapper au contrôle de ses parrains.
Avec le repli des États-Unis, le Moyen-Orient semble échapper à tout contrôle et surtout, cet incendie menace désormais l’Europe occidentale avec les flots de réfugiés, les menaces d’attentats. L’Iran est donc de retour pour équilibrer l’Arabie saoudite, mais on ne change pas en quelques mois plus de trois décennies où la politique régionale des Occidentaux consistait à condamner « l’Iran des mollahs », en oubliant que la révolution iranienne était certes islamique, mais avait également été faite par des forces démocratiques, « républicaines ».
Depuis le renversement du chah d’Iran en 1979, la « menace iranienne » a servi d’explication à toutes les crises du Moyen-Orient. Derrière les discours dénonçant un des États de « l’axe du Mal », il s’agissait de lutter contre l’influence de l’URSS, contre l’islam politique, ou contre ceux qui contestaient la politique américaine ou celle d’Israël. La crise du nucléaire entre 2003 et 2015 fut le paroxysme de cette « lutte contre la menace terroriste iranienne ».
Certes, la République islamique d’Iran n’a pas eu une conduite exemplaire en matière de relations internationales ou de respect des droits de l’Homme : elle a cherché à exporter sa révolution, a été liée à des assassinats d’opposants politiques à l’étranger, notamment en France et en Allemagne. Son rôle fut ainsi central dans la construction et la politique actuelle du Hezbollah libanais, devenu le fer de lance de l’opposition à Israël. On oublie cependant que le fondement de la mise à l’écart de la République islamique de la communauté internationale (souhaitée par ailleurs par les factions les plus radicales du régime islamique) a été son opposition à la politique américaine. La prise en otage des diplomates américains en 1979 fut un choc d’une ampleur exceptionnelle. Le renversement du « régime de Téhéran » fut donc l’objectif principal de la politique américaine, de ses alliés israéliens, ainsi que des groupes politiques « néoconservateurs » qui ont sans cesse cherché à bloquer toute amélioration des relations avec l’Iran. Ce fut le cas notamment en France, où l’influence de ce groupe de pression fut – et reste toujours – très efficace et dont les membres considèrent les Accords signés à Vienne le 14 juillet 2015 sur le nucléaire iranien comme un échec.

Le succès de la politique saoudienne
Ces accords constituent une vraie rupture dans l’histoire récente de la région, car pour la première fois depuis 1979, une réponse politique solide a été apportée à un conflit majeur qui était jusqu’ici géré selon des modèles d’analyse de la guerre froide ou du « choc des civilisations ». Le point de départ de ce changement est sans conteste la volonté politique de Barak Obama de modifier la politique régionale, de prendre l’Iran au sérieux, d’accepter la chute du chah. Du côté iranien, le système politique s’est stabilisé et renforcé, devenant capable de négocier directement avec les six plus grandes puissances du monde. À l’évidence, ces accords dépassent la question très importante de la prolifération nucléaire, et consacrent le retour de l’Iran, comme acteur « normal » de la politique internationale et de l’économie mondiale.
Ce nouveau paysage politique ne convient pas du tout aux néoconservateurs américains ou français, aux Israéliens, et surtout aux monarchies pétrolières pour qui les pays occidentaux avaient déroulé le tapis rouge après le renversement de la monarchie iranienne par la république islamique. Le Qatar, Bahreïn, les Émirats arabes unis, indépendants depuis seulement 1972, et même l’Arabie saoudite n’étaient alors que des monarchies conservatrices et des acteurs économiques marginaux.
La mise à l’écart de l’Iran par les États-Unis leur a permis de réaliser un des plus grands succès économique et urbanistique de l’histoire contemporaine : Dubaï est devenue la « capitale » économique internationale de l’Iran. Le changement n’a pas seulement été économique mais surtout politique, car la guerre Irak-Iran (1980-1988), n’avait pas permis de renverser la république iranienne malgré l’alliance de la plupart des pays de la région au sein du Conseil de coopération du Golfe qui soutenait Saddam Hussein. Il ne s’agissait pas alors d’abattre « l’Iran des mollahs » (l’Iran est chiite depuis le XVIe siècle) mais la république qui venait de destituer le chah. Dans ce contexte, l’Arabie saoudite, avec son islam ultra-conservateur et son gouvernement sous contrôle américain, fut utilisée dès 1979 comme contre-feu à la révolution iranienne dont on ne retenait que la dimension religieuse. Contre le « mauvais islam » révolutionnaire iranien, on soutenait le « bon islam » saoudien. Les groupes jihadistes qui posaient problème en Arabie formèrent le noyau dur des moudjahiddin venus partout pour combattre l’invasion soviétique de l’Afghanistan, pour contrer l’exportation de la révolution iranienne dans le monde musulman, l’Arabie fut donc « autorisée » sinon incitée à créer et financer des écoles et universités islamiques notamment au Pakistan et en Afrique sahélienne. Le résultat de cette politique fut un succès sans précédent. L’université islamique de Say au Niger, prise en mains par l’université Wahhabite de Médine en 1986, a ainsi formé la quasi-totalité des imams africains actuels. La prise de Tombouctou, centre de l’islam traditionnel africain, s’inscrit donc dans une stratégie à long terme que le courage de soldats français ne saurait bloquer durablement. On connaît également le succès de la politique « culturelle » saoudienne au Pakistan (création des Talibans), en Tchétchénie, en Bosnie, en Algérie et aujourd’hui en Syrie et en Irak.

L’alliance Téhéran-Damas n’a rien de religieux
En 2011, les Occidentaux, principalement la France, échaudés par leur manque de perspicacité en Tunisie et Égypte, ont estimé que Bahar el-Assad serait renversé en quelques semaines par le « printemps arabe ». Le pouvoir était donc à prendre à Damas. Pour les monarchies pétrolières, c’était l’occasion de rompre l’axe des républiques, désigné comme « l’axe chiite » dans les média, où l’Iran avait un rôle central. L’alliance Téhéran-Damas n’avait pourtant rien de religieux, la religion des Alaouites n’ayant aucun rapport avec le chiisme iranien. La Syrie était d’abord l’allié de l’Iran pendant la guerre Irak-Iran, et un allié contre Israël. L’Arabie et les monarchies ont alors immédiatement activé et mobilisé leurs milices et leurs réseaux jihadistes dont l’efficacité militaire a vite marginalisé les démocrates syriens. Les autorités de Téhéran ont donc rapidement renforcé leur aide au gouvernement de Damas, non pas par solidarité islamique ou chiite, mais parce qu’il est inadmissible pour l’Iran que l’Arabie saoudite contrôle la Syrie puis l’Irak dont le gouvernement est fragile. Car c’est la sécurité des frontières iraniennes qui est en jeu, alors que le souvenir des huit années de guerre avec l’Irak reste vif en Iran.
Pour les autorités de Téhéran, Daech est d’abord une menace politique, une action de l’Arabie pour contrer le retour de la république islamique d’Iran dans les relations internationales. Cette guerre comme celle du Yémen est donc avant tout un conflit, pour le moment sur des terres étrangères, entre deux puissances régionales qui n’existaient pas comme telles il y a trente ans. Les identités culturelles ou religieuses, comme dans tous les conflits, sont mobilisées pour motiver les foules et les troupes, mais ce ne sont que des outils, souvent des écrans de fumée pour éviter de poser les vraies questions.
La « guerre de civilisation » conduite par les Occidentaux, dont la France, ou même la Russie est-elle une stratégie pour affaiblir de nouveaux États émergents, au premier rang desquels l’Iran, mais utile sur le plan économique ? Pour le moment, les pays occidentaux se contentent de renforcer les lois « antiterroristes » et les forces de police, effectuent quelques frappes aériennes pour maintenir l’équilibre instable entre les belligérants et faire durer le conflit. L’axe des républiques a beaucoup de progrès à faire pour devenir démocratique, mais les sociétés civiles y sont actives et pourraient faire évoluer les rapports de force intérieurs, comme en Iran. L’avenir de l’axe des monarchies semble moins évident… 

*Bernard Hourcade est géographe. Il est directeur de recherche émérite au CNRS, Mondes iranien et indien.

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015
 

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