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Retour sur la bataille de Poitiers : quand l’histoire invalide le discours identitaire, entretien avec William Blanc et Christophe Naudin*

Alors que la bataille de Poitiers est quelquefois présentée comme un événement majeur dans l’histoire du « choc des civilisations » et Charles Martel comme un des « sauveurs » de la nation française et de l’Occident chrétien, les historiens William Blanc et Christophe Naudin ont récemment publié un ouvrage qui déconstruit ces mythes : Charles Martel et la bataille de Poitiers. De l’histoire au mythe identitaire.

La bataille de Poitiers, qui a opposé en 732 les armées franques de Charles Martel aux troupes arabo-berbères d’Abd-al-Rahmân, est souvent considérée comme un événement important de l’histoire de la France et de l’Europe. Pouvez-vous en rappeler le déroulement et le contexte ?
Le retour au contexte permet justement de relativiser l’importance de la bataille. Dans la foulée de la conquête de l’Espagne wisigothique (devenue al-Andalus), les Sarrasins se sont installés depuis 719 en Septimanie (à peu près le Languedoc actuel), notamment à Narbonne. Depuis ce territoire, ils lancent des attaques, dont une échoue en 721 au pied des murs de Toulouse, où ils sont vaincus par le duc Eudes d’Aquitaine. Cela ne les empêche pas de lancer d’autres raids par la suite, plus au nord, jusqu’en Bourgogne. Face à eux, on trouve donc Eudes, qui tient à son indépendance, non seulement face aux Sarrasins, mais également face aux Francs. Cela le conduit à s’allier avec un Berbère dissident de Cordoue, Munnuza. Côté franc, le pouvoir réel est détenu non par le roi mérovingien, mais par le maire du Palais (plus haut dignitaire après le roi, N.D.L.R.), Charles Martel, depuis les années 718-719 a de grandes ambitions territoriales, et il lorgne vers le sud et la riche Aquitaine, poussant Eudes à signer un traité en 725.
En 732, Abd el-Rahmân, gouverneur de Cordoue, lance un raid qui a sans doute pour objectif le pillage, en particulier de la riche basilique de Saint-Martin-de-Tours. Cette fois, Eudes d’Aquitaine ne peut l’arrêter, ni compter sur son allié Munnuza, évincé peu de temps auparavant. Il doit alors faire appel à son rival Charles Martel, pour qui une intervention est l’occasion rêvée de mettre un pied en Aquitaine. Les deux alliés de circonstance affrontent l’armée d’Abd el-Rahmân entre Poitiers et Tours ; l’émir est vaincu et tué pendant la bataille, son armée se replie en al-Andalus et en Septimanie. Le grand vainqueur est bien Charles Martel et le duc Eudes lui est redevable.
L’importance de la bataille est donc régionale avant tout. Ce n’est pas la première bataille « décisive » (Toulouse en 721 l’était tout autant), ni la dernière puisque quelques années plus tard Charles intervient cette fois en Provence pour repousser les Sar­rasins… alliés aux Provençaux, et ainsi, comme en Aquitaine, mettre la main sur la région.

Comment cette bataille a-t-elle investi le récit national puis a-t-elle été intégrée à la théorie du « choc des civilisations » ?
Charles Martel est plusieurs fois récupéré, mais pas nécessairement en lien avec la bataille de Poitiers. C’est notamment le cas aux XVIe et XVIIe siècles. Mais il faut attendre Cha­teau­briand pour que la bataille en elle-même
soit vue comme un af­fron­tement majeur entre Islam et chrétienté. Le roman national de la IIIe République ne met pas tellement en avant l’événement et Charles Martel, qui est même absent du Petit Lavisse ; les Républicains lui préfèrent Louis XI ou Jeanne d’Arc. Et quand Poitiers est évoqué, c’est plus dans une vision nationaliste que religieuse. En revanche, Samuel Huntington, quand il développe sa théorie du « choc des civilisations » dans les années 1990, fait de la bataille un événement majeur de l’affrontement séculaire entre monde musulman et monde chrétien. Il inspire par la suite l’extrême droite française, notamment Bruno Mégret, à partir du début des années 2000. C’est seulement à ce moment-là que Poitiers est utilisée comme justificatif du discours anti-musulmans qui se développe à partir de ces années.

La bataille de Poitiers et la figure de Charles Martel sont désormais célébrées par l’extrême droite française et européenne. Sont-elles seulement liées à l’extrême droite ou bien imprègnent-elles d’autres courants politiques et historiographiques ?
Aujourd’hui, ce sont les Identitaires qui font le plus souvent référence à Charles Martel. Le FN de Marine Le Pen ne l’utilise pas encore ouvertement. Mais une partie de la droite essaye d’en faire un personnage majeur de l’Histoire de France, en faisant croire qu’il aurait été volontairement supprimé des programmes scolaires. On peut entendre ce discours chez des gens comme Dimitri Casali, ou dans des journaux comme Valeurs actuelles, qui lui a consacré sa couverture en décembre 2013.
Dans quelle mesure votre travail sur l’histoire et la mémoire de la bataille de Poitiers contribue-t-il finalement à invalider l’idée d’un « choc des civilisations » ?
D’abord en montrant que nous n’avons pas affaire à deux blocs monolithiques qui s’affrontent systématiquement. L’empire islamique est extrêmement divisé, dès ses premières décennies. Côté franc, il en va de même. Charles Martel est arrivé au pouvoir par la force. Et il existe par ailleurs d’autres puissances, comme l’Aquitaine ou la Provence. Entre tous ces espaces, il y a certes conflit, mais aussi alliances et échanges. Enfin, l’aspect religieux n’est pas le principal motif des affrontements, côté musulman comme chrétien. On combat pour le butin, pour des territoires, la religion est une motivation parmi d’autres. La guerre sainte se développera bien plus tard, à partir du XIe siècle.

*William Blanc est doctorant en histoire médiévale.
Christophe Naudin est professeur d’histoire-géographie.

Entretien réalisé par Julien Thorez

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015
 

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