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Pour une politique étrangère de gauche, appel de personnalités progressistes*

La politique étrangère française est en crise, dans un monde en crise. Les anciennes grilles d’analyse ne fonctionnent plus, et il tarde d’en forger d’autres pour agir dans des situations de plus en plus dangereuses et porteuses de drames pour l’ensemble des populations de la planète. Le texte qui suit veut être le point de départ d’une réflexion sur les axes d’une stratégie de Paris qui pourrait répondre aux défis de notre temps et assurer au pays une place à la hauteur des valeurs dont il se réclame.

Face à un monde sans cesse plus violent, plus désorganisé, plus incertain, il est grand temps de changer radicalement nos attitudes et nos choix, donc notre politique internationale. Les schémas d’hier, abondamment utilisés, jusqu’à nous ramener souvent dans l’ambiance du Congrès de Vienne (1815), ne correspondent plus aux données présentes. En campant dans l’usage des recettes passées, nous aggravons les périls sans répondre aux besoins humains nouveaux ; en persistant dans l’erreur, nous construisons, jour après jour, l’irréparable malheur des peuples.

Nous devons changer, car le monde a changé : le formidable bouleversement que constitue la mondialisation crée un monde qui est censé inclure l’humanité tout entière et la réunir pour la première fois sur une même scène, dont les contrastes économiques et sociaux saisissants l’emportent désormais en importance sur les enjeux stratégiques classiques. Ce monde est aujourd’hui interdépendant, tant les technologies nouvelles et les mutations économiques font se rencontrer des États autrefois claquemurés dans leur souveraineté. Ce monde est mobile, nourri d’échanges et d’opportunités nouvelles ; le migrant incarne son avenir, alors qu’on s’ingénie à le réprimer sans jamais pouvoir l’arrêter. Ce monde en mutation profonde n’est devenu ni meilleur, ni pire : il sera ce que nous en ferons, à l’initiative des États, mais plus encore à celle des sociétés. Le pire reviendra à ceux qui en ont peur, comme à ceux qui ne veulent pas le voir évoluer.

Notre monde a changé, car la guerre a changé : autrefois, emblématique compétition entre puissants, celle-ci est devenue l’expression de toutes les faiblesses, des décompositions sociales, des échecs essuyés par les contrats sociaux, des impossibles intégrations, des effondrements d’institutions et d’États. Sorties des malheurs sociaux les plus profonds, ces guerres ne se résolvent ni par la force ni par l’hégémonie. Notre monde a changé, parce que la question sociale internationale est la source première de tous les périls : alors que la faim dans le monde tue chaque jour huit fois plus que les attaques contre le World Trade Center, alors qu’une maladie sur trois conduit à la mort faute des moyens économiques d’être soignée, alors qu’on compte un milliard de mal logés sur terre, jamais la souffrance des autres n’a été si visible et le confort si proche de ceux qui n’en n’ont pas. La violence internationale change également de nature, intimement liée au malaise des sociétés, à la frustration sociale et au sentiment d’humiliation. Notre monde a changé, parce que notre environnement a changé, suite à une croissance débridée et non régulée qui éteint les espèces, pollue l’air et les océans, souille les aliments.

Notre mémoire se brouille devant la remise en cause périodique des pratiques d’antan. La puissance perd ainsi de son efficacité, les guerres ne se gagnent plus durablement, même si les détresses qui les accompagnent gagnent en horreur. L’hégémonie, un moment perçue comme le sauveur du monde, ne parvient plus à s’exercer, alors que ses tenants n’y croient plus vraiment. Les alliances militaires, et en tout premier lieu l’OTAN, sont à la recherche désespérée de leur utilité nouvelle. On ne négocie plus, on exclut, on ne parle plus, on sanctionne. L’intervention militaire extérieure, réinventée à grands frais quand disparaissait la bipolarité, collectionne les échecs, tempérés par quelques rares résultats simplement indécis. Les guerres d’avant-hier sont toujours là et bien là : en Palestine, au Congo, en Somalie, en Afghanistan, au Soudan, ignorant même les transformations issues de 1989… Et quand on aménage les convictions souverainistes d’antan pour promouvoir les biens communs de l’humanité, qui conditionnent la viabilité de notre environnement, la sécurité sanitaire ou alimentaire, les résultats sont des plus maigres…

Terrible fatalité ? Certainement pas ! Ce monde ouvre des horizons qui peuvent transformer l’humanité, à condition d’abord d’admettre celle-ci dans sa réalité, au lieu de s’entêter à faire de la seule civilisation occidentale l’incarnation du bien suprême. La nouvelle politique internationale doit se construire sur la volonté d’être acteur d’une mondialisation qui ne serait la propriété de personne mais le bien de tous. Quatre axes doivent porter cet élan : solidarité, multilatéralisme, intersocialité et altérité doivent être les bases incontournables d’une nouvelle politique internationale.

Le temps de la solidarité est indissociable de celui de la mondialisation. Les contrastes socio-économiques sont trop marqués, tant au niveau régional que mondial, pour que nous restions indifférents – ou simplement charitables – à l’égard des autres. Nous avons jusqu’ici pensé l’international en termes coopératifs ou, au mieux, comme à l’échelle de l’Europe, en termes associatifs. Ces modèles doivent être dépassés : la souffrance, l’échec ou les carences des autres sont désormais les nôtres, ne serait-ce que parce qu’ils mettent directement notre sécurité en péril. Ni la malnutrition dans le monde, ni les menaces sur l’environnement ou la santé publique internationale, ni évidemment le sort de la Grèce ne peuvent être tenus pour des événements étrangers. Il nous faut en accepter la charge commune, sans quoi notre monde risque de connaître des tensions invivables dont nous n’avons aujourd’hui qu’une idée infime. Notre monde ressemble à nos nations européennes de la fin du XIXe siècle, dans ses écarts sociaux gigantesques et dans ses risques de violence : si nous n’y répondons pas par le même élan de solidarité et donc par une politique hardie d’intégration internationale, nous transformerons nos Bastilles de luxe en Bastilles assiégées par des violences insupportables. Comment imaginer qu’un monde où 1 % des humains possèdent autant que tous les autres réunis puisse durer ?

Le temps du multilatéralisme doit être la mise en pratique institutionnelle de cette solidarité. Deux fois né, en 1919 et en 1945, celui-ci a été par deux fois muselé, réduit ou abâtardi. La hauteur des nouveaux enjeux réclame de l’audace dans la manière de le repenser. Au plan régional, il nous faut reconstruire l’Europe, enlisée dans la mécanique stérile des compromis bureaucratiques. Il faut en faire l’Europe des peuples, présents, actifs, rallumant la démocratie de notre Union, mais aussi l’Europe solidaire où chaque État n’est plus l’actionnaire d’une association dont il attend les dividendes, mais indissociable de la vie et de la santé des autres États. Il faut une Europe ouverte sur le monde et pratiquant les vertus de l’altérité avec tout autre État, notamment parmi les puissances émergentes, qui pourrait offrir un partenariat fondé sur nos valeurs. Au plan global, nos Nations Unies doivent s’ouvrir, aux puissances nouvelles comme aux États les plus modestes, elles doivent échapper à la pesanteur des directoires de fait, elles doivent s’intéresser aux grands enjeux sociaux internationaux, comme aux acteurs qui les connaissent et les portent, elles doivent incarner enfin cette responsabilité de protéger qui ne doit jamais être confisquée par un État sous le prétexte de sa puissance ou, pire encore, de sa « responsabilité particulière ». Plutôt qu’en appeler aux gendarmes autoproclamés du monde, construisons cette gendarmerie de notre monde.

Le temps de l’intersocialité est celui d’un monde qui ne respire plus seulement du poumon de ses États, mais qui associe pleinement ses sociétés à l’effort mondial. Au temps de la communication généralisée, les sept milliards d’individus qui composent la planète sont des acteurs potentiels de la vie mondiale. Leur pleine association à celle-ci est un gage de démocratie et d’efficacité. C’est le prix aimable d’une solidarité mondiale réellement efficace. C’est une façon, en multipliant les contacts et les échanges, en profitant pleinement de la mobilité des personnes, d’éviter les cauchemars et les fantasmes du choc des civilisations et de mêler les génies qui font le monde et qui ne sauraient se limiter aux seuls produits occidentaux. Une audacieuse politique de l’échange généreux entre les sociétés en est le passage obligé.

Le temps de l’altérité est celui qui dépasse le monde de l’étranger et qui consacre la première qualité de la mondialisation. Aucune culture, aucune civilisation ne peut plus prétendre dominer toutes les autres, ni enseigner à elle seule l’universalité. Celle-ci est désormais l’égale propriété de tous. Il faut pour cela effacer les prétentions à incarner seul le droit, le vrai et le juste. Il faut réécrire et repenser nos institutions internationales, pour que leur fondation associe réellement et à égalité tous les peuples de notre monde. Il faut regarder l’autre dans ce qui le distingue et faire de ces distinctions mises bout à bout la richesse du monde. Il faut ne pas avoir peur de devoir à l’autre et ainsi de devoir à tous.
 Mai 2015.

*Bertrand Badie, Michel Laurent et de nombreuses personnalités.

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015

http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/060515/pour-une-politique-etrangere-de-gauche

 

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