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Le choc des civilisations, une théorie des civilisations, Samuel Chaîneau*

La thèse d’un choc effectif et croissant des civilisations au XXIe siècle, telle qu’elle est présentée dans le livre éponyme de Samuel P. Huntington en 1996, n’est pas la formule incantatoire de la xénophobie idéologique d’un néoconservateur états-unien, mais se fonde sur une théorie savante des civilisations. On ne peut donc échapper à la critique de cette théorie, si l’on veut rejeter les conséquences de sa thèse.

La thèse de Huntington
Le concept de « civilisation » chez Huntington n’a pas de sens normatif : il ne s’agit pas de définir les critères qui permettent de classer les groupes humains du point de vue de leur place sur l’échelle de progrès qui sépare le barbare du civilisé, comme le niveau d’éducation, d’urbanisation, de maîtrise technique ou de développement des institutions. Ce concept ne propose aucun idéal, mais prétend faire référence à des phénomènes collectifs identifiés : les civilisations. Celles-ci sont des faits dont le chercheur peut relever les caractéristiques et décrire le comportement à travers le temps. Les civilisations, pour Huntington, sont les entités culturelles qui réalisent l’unité la plus englobante des groupes humains qu’elles subsument. Citant Bozeman, il précise qu’elles incluent « les valeurs, les normes, les institutions et les modes de pensée auxquelles des générations successives ont, dans une société donnée, attaché une importance cruciale ». Selon Huntington le sang, la langue, les valeurs, les institutions, l’histoire, les coutumes, la structure sociale, mais surtout la religion et la manière de vivre sont les éléments objectifs qui définissent une civilisation. Il distingue ainsi neuf civilisations : la civilisation occidentale, latino-américaine, africaine, islamique, chinoise, hindoue, orthodoxe, bouddhiste, japonaise.
Selon l’auteur toujours, les civilisations ne sont pas un mode possible de regroupement des êtres humains, mais des réalités invariantes de l’histoire humaine, parce qu’elles sont l’effet de deux opérations inscrites dans la nature du fonctionnement humain : l’identification et la différenciation. Être humain, c’est s’identifier à des référents culturels par opposition à d’autres référents culturels : « Une civilisation est ainsi le mode le plus élevé de regroupement et le niveau le plus haut d’identité culturelle dont les humains ont besoin pour se distinguer des autres espèces.
[…] un habitant de Rome peut se définir de façon plus ou moins forte comme Romain, Italien, catholique, chrétien, Européen, Occidental. La civilisation à laquelle il appartient est le niveau d’identification le plus large auquel il s’identifie. Les civilisations sont les plus gros « nous » et elles s’opposent à tous les autres « eux ». » Les civilisations, c’est-à-dire les hommes en tant qu’êtres de culture engagés dans des relations différenciées d’attachement et de fidélité, sont donc dans des rapports structurels de conflit : « L’histoire des hommes, c’est l’histoire des civilisations », et par conséquent les « conflits communautaires et les guerres civilisationnelles constituent la matière même de l’histoire ».
Ce qui est nouveau, pour Huntington, c’est qu’avec « le déclin de la guerre froide, les conflits communautaires sont devenus plus visibles et sans doute plus répandus qu’ils ne l’étaient auparavant ». Autrement dit, l’approche civilisationnelle est proposée par cet auteur comme un outil théorique devenu pertinent pour comprendre et expliquer les changements qui se produisent à l’échelle mondiale et régionale, pour anticiper et prédire les événements à venir, pour distinguer ce qui est important de ce qui est secondaire ou dérivé, pour agir efficacement selon les finalités que nous nous proposons.

Plusieurs objections
Signalons pour finir que cette séduisante théorie soulève néanmoins plusieurs objections, non exhaustives :
1. De ce qu’une civilisation soit une totalité métastable se définissant par rapport à un extérieur, il ne s’ensuit pas que la relation naturelle entre les civilisations soit la confrontation violente, qui est le sens problématique véhiculé par la notion de « choc ». Les cultures sont en effet des ordres symboliques dont l’efficacité repose sur leur capacité à réaliser l’unité d’une pluralité. Elles disposent donc toutes de ressources d’hospitalité, de négociation, d’évolution et d’interprétation qui rendent possible l’échange interculturel pacifique.
2. Qu’il existe des civilisations n’implique pas qu’il n’existe que du culturel. C’est tout le travail de la tradition libérale et marxiste d’identifier les bases universelles qui peuvent être proposées et reconnues légitimes dans toutes les cultures au titre de principes transculturels pour nos échanges et nos relations diplomatiques. Les « intérêts », les « besoins » et un certain nombre de « principes raisonnables » sont par exemple des notions et des réalités qui ne sont pas a priori culturellement qualifiées.
3. Le conflit est inhérent à toute formation sociale, mais pas le choc, qui n’apparaît qu’en cas de dysfonctionnement des structures de régulation ordinaire du conflit. Sans ingérence culturelle, rien n’exclut donc a priori que les autorités représentatives des puissances appartenant à une civilisation se mettent d’accord pour produire des institutions (comme l’ONU, la Cour pénale internationale, etc.) dont la fonction sera précisément de prévenir et d’arbitrer les désaccords dont l’absence de régulation précipiterait un état de guerre ouverte.
4. Il est à craindre que la théorie du choc des civilisations fonctionne comme une prophétie autoréalisatrice, c’est-à-dire qu’elle doive son efficacité à sa performativité. Parce qu’elle fut abondamment reprise par les décideurs politiques notamment états-uniens, elle est passée du statut de grille de lecture du monde contemporain à celui d’instrument politique pour la conduite des affaires internationales. Lorsque la référence culturelle sert de norme à l’action politique, la théorie qui fait l’hypothèse d’une culturalisation des luttes politiques acquiert subitement un crédit remarquable, non pas du fait de sa pertinence scientifique, mais de sa récupération idéologique.

*Samuel Chaîneau est philosophe. Il est enseignant à l’académie de Besançon.

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015
 

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