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La pensée « huntingtonienne », Michel Rogalski*

Peu d’auteurs auront fait l’objet d’aussi nombreux commentaires, pour être décrié ou salué, que Huntington qui annonçait en 1993, dans un article de la revue américaine Foreign Affairs que nous étions désormais entrés dans l’ère du « choc des civilisations », thèse qu’il développera dans un livre portant le même titre et paru en 1996 aux États-Unis, puis traduit en France l’année suivante.

Le contexte idéologique états-unien de sa rédaction doit être rappelé : dès 1989 Francis Fukuyama, conseiller au ministère de la défense publiait un article intitulé « La fin de l’Histoire », exprimant ainsi l’idée qu’après la chute du Mur de Berlin les valeurs de la démocratie libérale l’avaient définitivement emporté et que le temps des grands conflits idéologiques susceptibles de dégénérer en guerres était terminé. Huntington conteste cette vision irénique de l’avenir et pose qu’au contraire, il faut s’attendre à la survenue de conflits qui ne trouveront principalement leurs sources ni dans l’économie, ni dans l’idéologie mais seront adossés à des grandes civilisations qui se définiront essentiellement autour de la religion et de la langue et secondairement de l’appartenance ethnique et communautaire.
L’Histoire s’est chargée de répondre à Fukuyama, notamment avec les avancées progressistes qui ont gagné l’Amérique latine dès la fin de la décennie 90 et qui ont montré que les perspectives socialistes n’étaient pas remisées comme l’avaient un peu hâtivement envisagé certains.
La réponse de Huntington découpant le monde en cinq à huit civilisations (principalement chinoise, japonaise, hindoue, musulmane et occidentale) a dérangé, bien qu’il ne fût pas le premier à s’y essayer (Mauss, Braudel, Toynbee…). D’abord parce que le personnage, très lié à Zbigniew Brzezinski et au Président Carter, s’était déjà illustré dans les années 1970 comme corédacteur d’un Rapport de la Commission trilatérale qui constatant que les sociétés devenaient ingouvernables, préconisait de limiter la démocratie. Ce coup de pouce donné aux dictatures féroces qui sévissaient alors en Amérique latine laissa un goût amer. Il avait néanmoins retenu la leçon d’un voyage au Vietnam du Sud en 1967 qu’il ne servait à rien pour une civilisation d’aller se mêler des affaires d’une autre et qu’il était vain de vouloir imposer à un pays une société et un système politique calqués sur le modèle américain. Ensuite, parce que l’analyse de Huntington suggérait la mise en œuvre d’une diplomatie bousculant les alliances – notamment en ne traitant plus la Russie comme ennemie – et reposant sur la construction de rapports de forces entre civilisations. La mise sur pied d’un ordre international relevant alors plus de la stratégie de la tension, de préparation à l’affrontement que de recherche de coopérations. Bref, Hobbes et Aron plutôt que Kant.

Le retour du religieux
Huntington, disparu en 2008, appartenait au courant décliniste qui considère que l’Occident est appelé à jouer un rôle moindre dans les affaires du monde, notamment face à l’essor des autres civilisations. L’avenir, nous dit-il, verra monter les antagonismes entre différentes civilisations de la planète. Et cette tension pourrait être à l’origine de nombreux conflits, voire de guerres. Cette tendance s’accompagne d’un retour du religieux – « la revanche de Dieu » –, d’un religieux qui n’aspire plus à s’adapter aux valeurs laïques mais à redonner un fondement sacré à l’organisation des sociétés. Le renouveau des religions non-occidentales ne se traduit pas par un rejet de la modernité qui reste recherchée comme instrument de puissance. Cette nouvelle situation peut se résumer par la formule « nous serons modernes, mais nous ne serons pas vous ». À ses yeux, l’islam s’est déjà modernisé et ambitionne aujourd’hui d’islamiser la modernisation.
Il croit dans la supériorité des « valeurs occidentales » des droits de l’homme, de la démocratie, du libre commerce notamment et considère que tant que l’Occident possède la puissance, il peut prétendre les imposer aux autres civilisations. Mais dès lors que le déclin s’annonce, il faut s’en dispenser et s’apprêter à faire face à ceux qui n’acceptent plus cette suprématie des idées de l’Occident. Il faut y voir la marque d’un isolationnisme qui le rendra peu écouté des Princes et opposé aux « Neocons ». Il condamnera les interventions en Afghanistan et en Irak et prendra soin de se démarquer de la ligne bushienne de la « guerre globale au terrorisme » dans laquelle il ne se reconnaît pas.

Au-delà des appréciations que nous portons sur la pertinence ou non des analyses de Huntington et à leur capacité à éclairer le monde de l’après-guerre froide, il convient d’observer quelques principes méthodologiques à son égard. Nous les illustrerons par une métaphore. Quand un météorologue prédit la pluie pour la semaine prochaine, convient-il de fusiller le messager et de ne pas tenir compte de son annonce ? Doit-on également pour conjurer le sort suggérer que sa prédiction n’est que la preuve qu’il aime la pluie, ou bien qu’en l’annonçant il crée les conditions de sa réalisation et qu’il devrait donc s’en abstenir. Ne convient-il pas d’éviter de confondre prédiction et prescription, de s’équiper d’un bon parapluie et voir s’il n’est pas possible d’atténuer l’intensité de la tornade prévisible ? Nous semblons mieux disposés à l’égard des climatologues qui prédisent le réchauffement climatique dont nous nous efforçons de réduire l’ampleur et les dégâts.
La mondialisation que l’on pensait uniformisatrice s’est révélée un puissant facteur de développement d’identités. Elle a marqué tout autant que la fin de la guerre froide la scène mondiale, théâtre depuis une trentaine d’années de conflits dont l’éclairage ne pouvait faire l’économie de l’analyse de Huntington. Déjà avant même la fin de la guerre froide, la guerre civile libanaise ou la première guerre d’Afghanistan échappaient à sa surdétermination. De même, plus tard, les lignes de fractures autour desquelles la Yougoslavie s’est désintégrée correspondaient aux lignes de fractures des religions catholique, orthodoxe et musulmane en Europe. Les religions et les facteurs culturels sont aussi des composants du chaos moyen-oriental, sahélien ou ukrainien. Bien sûr, le retour du religieux n’a pas supprimé le pétrole, mais le curseur des causes relatives s’est déplacé. Partout où l’intégrisme l’emportera sur les modérés au sein de chaque culture ou religion, on se rapprochera du conflit et l’hypothèse de Huntington prendra du crédit. Bref, il s’agit de savoir si l’on est confronté à une hypothèse prospective contrariable ou à une tendance lourde structurante de l’ordre mondial. On peut se demander si le Choc ne résiderait non pas dans l’existence en soi de plusieurs civilisations, mais plutôt dans le fait que, contrairement aux préconisations de Huntington, les États-Unis ont multiplié les interventions extérieures hors de leur zone civilisationnelle. La cause du Choc serait alors à mettre au crédit de cette politique.
On peut se réjouir de la tendance, l’encourager et la prescrire, mettre de l’huile sur le feu, exacerber le phénomène, aiguiser ses couteaux et se préparer aux affrontements sanglants. Certains s’y emploient et il convient de les combattre. On peut penser que ces conflits ont un avenir devant eux et s’efforcer de les contrarier et de les prévenir. Il vaut mieux alors éviter de se mettre la tête dans le sable mais plutôt écouter – de façon critique – le messager.

*Michel Rogalski  est directeur de la revue Recherches internationales.

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015
 

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