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Réponses nationales et internationales à la théorie du choc des civilisations, Lydia Samarbakhsh*

Des luttes mettant en cause les logiques de « guerre économique » et de libéralisation de l’économie mondiale, contestant l’hégémonie culturelle ultralibérale et ethnocentrique « occidentale » constituent des alternatives progressistes au pseudo « choc des civilisations ».

« Les mots sont des instruments que chacun de nous est libre d’appliquer à l’usage qu’il souhaite, à condition qu’il s’explique sur ses intentions. » (Claude Lévi-Strauss, cité par Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, Gallimard, Paris)

« La civilisation, c’est donc au moins deux étages. D’où la tentation qu’ont eu beaucoup d’auteurs de distinguer les deux mots, culture et civilisation, de façon que l’un se charge de la dignité du spirituel, l’autre de la trivialité du matériel. Le malheur, c’est que personne n’est tombé d’accord sur la distinction à retenir : elle variera selon les pays, ou dans un même pays, selon les époques, et les auteurs… » (Fernand Braudel, op. cit., p. 35)

Dans les heures qui ont suivi « l’attentat du 26 juin » dans une commune de l’Isère, et dont l’enquête de police nous révélera s’il s’agit d’une « attaque terroriste » ou d’un odieux fait divers maquillé en action politico-religieuse, l’ancien président Nicolas Sarkozy publie un communiqué de presse au ton solennel : « Par son message, sa mise en scène macabre et sanglante, le ou les auteurs de cet attentat ont déclaré la guerre non seulement à la République et à la démocratie mais à la civilisation. » Deux jours plus tard, le premier ministre Manuel Valls reprend à son compte cette affirmation, déjà énoncée devant l’Assemblée nationale le 13 janvier dernier : « Il s’agit d’une guerre. Nous sommes en guerre. C’est une guerre de civilisation ».
Qu’importe que le « message » précis de l’assassin de l’Isère soit difficile à déchiffrer, les mots sont lâchés, encore une fois. Sans avoir besoin de les qualifier plus avant, Nicolas Sarkozy et Manuel Valls se font parfaitement comprendre : l’événement du 26 juin serait le produit de ce « choc des civilisations » qui serait à l’œuvre depuis la fin de la guerre froide. Six mois après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hypercasher de la Porte de Vincen­nes, la France, sur son propre territoire, serait en guerre contre un ennemi qui peut surgir à tout moment, n’importe où, et qui attaque la France « pour ce qu’elle est », non ce qu’elle fait.

Une pensée simpliste
et régressive

Le « choc des civilisations » s’est imposé en vingt ans comme la grille de lecture explicative des conflits et des instabilités qui marquent en particulier le Proche et Moyen-Orient et l’Afrique de l’Ouest mais qui ont une influence mondiale.
Cette pensée ethniciste, simpliste et régressive va s’étendre après la chute du mur de Berlin et l’implosion du Bloc de l’Est, comme corollaire de l’offensive néolibérale, de la mondialisation capitaliste et de la volonté hégémonique unipolaire des États-Unis. Elle contribue à former une vision du monde et des relations internationales qui évacuent les facteurs politiques et économiques, les enjeux de classe, et font de l’identité, des « identités », le fait déterminant de l’évolution des sociétés et de leurs rapports entre elles. En s’imposant, elle va servir à justifier et renforcer « les politiques de la peur », nationales et internationales des États-Unis et des pays leaders de l’Union européenne qui déboucheront notamment sur la notion de « guerre [internationale] contre le terrorisme ».
Construite d’abord en réaction à la thèse de la « fin de l’histoire » de Francis Fukuyama, la théorie du « choc des civilisations » est la résurgence de la vision culturaliste eurocentriste du XVIIIe siècle.
« Le monde n’est pas un. Les civilisations unissent et divisent l’humanité… le sang et la foi, voilà ce à quoi les gens s’identifient » affirmait, au début des années 1990, l’Américain Samuel Huntington dans un article passé inaperçu du grand public, puis dans un ouvrage qui connaîtra un écho retentissant.
Cette pensée réactionnaire affirme l’existence de blocs « culturels » homogènes strictement distincts, pour ne pas dire imperméables les uns aux autres, et dont les rapports ne peuvent être que conflictuels car régis par des principes de domination/soumission et expansion/disparition. Huntington, qui est dépourvu de toute pensée historique, définit huit « civilisations » mais en cite principalement cinq : « chinoise, japonaise, hindoue, musulmane et occidentale ». Les « civilisations » seraient « le mode le plus élevé de regroupement… dont les humains ont besoin pour se distinguer des autres espèces » et qui se définiraient par « des éléments objectifs (sic), comme la langue, l’histoire, la religion, les coutumes, les institutions ».
Cette thèse part d’un premier présupposé : l’existence d’une civilisation « occidentale » intrinsèquement supérieure à toutes les autres de par sa puissance technologique, militaire et économique, menacée en son sein par le « multiculturalisme » et qui porte au plus haut « l’individualisme, le libéralisme, la Constitution, les droits humains, l’égalité, la liberté, le règne de la loi, la démocratie, les marchés libres. »
Son deuxième présupposé est que la « civilisation occidentale » est désormais en déclin : déclin moral en son sein, et déclin mondial du fait de la contestation de ses prétentions hégémoniques. Elle devrait donc aujour­d’hui affronter, y compris sur le plan militaire, la menace sur son existence même que représenteraient la montée en puissance et l’alliance « de l’islam et du confucianisme » (sic).
Huntington ne sait pas penser le complexe. Il ne sait pas penser le multiple et le un de concert. Il lui faut des schémas globaux, des catégories fixes, des hiérarchies fondées sur le jugement de valeur.
Bref, la théorie de Huntington est un ersatz du siècle révolu des empires coloniaux européens ; l’auteur et ses idées auraient été congelés pendant deux siècles, cela aurait été la même chose : ils ne voient pas le monde tel qu’il est mais tel qu’ils veulent qu’il soit – un monde dont il faut rétablir l’ordre avec les « Occidentaux » à sa tête.
Afin de contrecarrer les menaces de disparition qui pèseraient sur « l’Occident », l’Europe et l’Amérique du Nord devraient d’abord « se garder d’intervenir dans les conflits survenant dans des civilisations autres que la leur », envisager une « intégration politique et économique » en même temps qu’elles devraient « empêcher le Japon de s’écarter de l’Ouest » et « aligner l’Amérique latine sur l’Occident ».

Développement
des ripostes à ce pseudo « choc des civilisations »

C’est, en grande partie, l’objet du projet de Traité transatlantique (TAFTA) en cours de négociations entre l’Union européenne et les États-Unis, et du Partenariat transpacifique initié par les États-Unis en Asie. Plus que des dispositifs économiques d’expansion du libre-échange, ces traités sont des armes idéologiques, imposant normes et règles sous leadership des multinationales américaines.
Un échec des négociations faisait craindre il y a peu à Michael Froman, représentant américain au Commerce et ambassadeur en charge de la négociation, de faire perdre aux États-Unis « leur place au centre de l’économie globalisée. » « Nous subirions la globalisation, plutôt que de la façonner », précisait-il. Pour les autorités américaines, le raisonnement est simple : « Politique commerciale et politique de sécurité nationale ne font qu’un. »
La mobilisation contre TAFTA dans les pays de l’UE tout comme les luttes développées au cours des dernières décennies contre la toute-puissance des multinationales en cherchant à imposer la primauté des droits humains, sociaux et environnementaux revêtent aussi par conséquent une signification sur le plan des idées. La bataille des populations victimes des pollutions causées par le pétrolier Texaco-Chevron est exemplaire en la matière. La « nouvelle Route de la Soie », ou encore la Banque asiatique d’investissement et d’infrastructures, la Banque des BRICS, ou la recherche de convergences en Europe pour une alternative à la construction ultralibérale participent des réponses et ripostes à ce pseudo « choc des civilisations ».
Ces luttes ont un double caractère national et international. Elles mettent en cause les logiques de « guerre économique » et de libéralisation de l’économie mondiale, mais aussi sur le fond, elles contestent l’hégémonie culturelle ultralibérale et ethnocentrique « occidentale » pour lui opposer, en Amérique latine par exemple, une conception fondée sur l’exigence du respect de la diversité culturelle, de la justice sociale, de la solidarité, de l’égalité et du développement partagé. Une conception qui, par-delà les options idéologiques, se donne pour ambition de construire une société du « bien vivre », aux antipodes d’une société de la mise en concurrence et de l’individualisme.
Cette conception s’appuie sur une autre vision du monde. Au contraire des « Occidentaux » qui parlent, pour le regretter, d’un monde apolaire (un monde sans blocs ni leader mondial), les dirigeants latino-américains et asiatiques considèrent que la montée des pays émergents, les dynamiques d’intégration régionales sur leurs continents et les évolutions politiques nationales de ces pays dessinent un monde multipolaire : « Le monde d’aujourd’hui n’est plus à l’heure de l’occidentalisation ».
Les réponses potentiellement progressistes à la prétendue théorie du « choc des civilisations » s’expriment tant sur le plan politique qu’idéologique de diverses manières. C’est ce qui fait leur force potentielle mais aussi, pour l’heure, leur faiblesse dans le rapport de force qui les oppose au « chaosmos », expression reprise par Evo Morales, pour une part organisé par les plus grandes puissances mondiales, et par les forces du capital.

*Lydia Samarbakhsh  est membre de  l’Exécutif national du PCF. Elle est responsable du secteur international du Conseil national du PCF.

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015
 

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