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Une théorie qui fait fausse route,Florian Gulli *

La théorie du choc des civilisations n’est pas nouvelle, mais semble s’imposer toujours davantage dans le débat public, à droite bien sûr, mais aussi de plus en plus à « gauche ». Le premier ministre, Manuel Valls, n’hésite pas à déclarer : « Nous ne pouvons pas perdre cette guerre parce que c’est au fond une guerre de civilisation ». Cette théorie, développée par l’auteur américain, Samuel Huntington, est devenue une des principales clefs de lecture des conflits. D’abord à l’échelle internationale, mais de plus en plus aussi à l’échelle des nations elles-mêmes, en particulier européennes, que l’on imagine en proie à une guerre civile larvée, l’Occident menacé par une « cinquième colonne » islamiste. Cette théorie doit faire l’objet d’un double examen. Est-elle valide pour penser les conflits et les guerres dans le monde aujourd’hui ? Est-elle pertinente par ailleurs pour penser les « fractures » au sein des sociétés européennes : repli identitaire, communautarisme, vote pour l’extrême-droite, retour du religieux, terrorisme ?
Au-delà des nations, les civilisations seraient les réalités les plus englobantes permettant aux individus et aux sociétés de s’identifier et de se distinguer des autres : un Bolivien peut aussi se définir comme un Sud-américain, un Français comme un Occidental. Au cœur de la définition de chaque civilisation, on trouverait la religion.
Les conflits internationaux sont-ils des guerres de civilisations, c’est-à-dire, peu ou prou, des guerres de religions ? Ou obéissent-ils à d’autres logiques ? L’analyse des conflits contemporains dément l’approche en terme de « choc des civilisations ». Il y a d’abord, les conflits opposant des coreligionnaires. Ils sont les plus nombreux : Daech tue beaucoup plus de musulmans syriens et irakiens qu’il ne décapite d’Occidentaux non-musulmans. Il y aussi les alliances malgré les différences de religion, celle de l’Arabie Saoudite et des États-Unis par exemple. L’impérialisme, non le choc civilisationnel, ne reste-t-il pas la grille d’analyse la plus pertinente pour penser les guerres d’aujourd’hui, toutes déterminées en dernière instance par les politiques de puissances des États ? Le niveau pertinent d’analyse des conflits n’est donc pas la civilisation ou la religion, mais l’État et les rivalités inter-étatiques pour l’hégémonie mondiale ou régionale.

Une grille de lecture mobilisée pour penser
les problèmes sociaux
Cette grille de lecture – la guerre des civilisations – d’abord conçue pour décrypter les conflits internationaux, est de plus en plus souvent mobilisée pour penser des problèmes sociaux à l’intérieur des nations. Les émeutes de 2005 en France furent qualifiées par certains commentateurs « d’é­meu­tes ethniques », « d’Intifada des banlieues » importée du Proche-Orient. Au lendemain de chaque attentat, l’idée revient : nous serions en guerre, deux civilisations se feraient face sur le territoire français. On reconnaît le discours de l’extrême-droite, d’une partie de la droite et même de la « gauche» , notamment par la voix de Manuel Valls. Mais qu’en est-il vraiment ?
Les frères Kouachi ont tué le 7 janvier 2015. Ils l’ont fait au nom de ce qu’ils pensent être l’islam. Mais laissons un instant ce qu’ils peuvent avoir dit pour regarder qui ils étaient. Étaient-ils des représentants de la « civilisation musulmane » ? N’étaient-ils pas plutôt des produits d’une société « occidentale » et contemporaine, des citoyens de nationalité française élevés par les services sociaux de la République ? Des personnes imprégnées d’une manière de vivre qui doit beaucoup aux cités populaires marginalisées socialement dont les habitants ont emprunté une partie de leurs codes musicaux et vestimentaires aux États-Unis, une partie de leurs mots au parler populaire français (le verlan)… En résumé, un terreau bien éloigné de ce que recouvre l’expression de « civilisation musulmane ».
Mais si les auteurs des attentats sont des produits européens, et plus précisément de la société française, comment expliquer leurs actes ? Par le chômage et la misère ? Par la discrimination et les réactions à la discrimination ? Si ces facteurs doivent être pris en compte, ils ne suffisent pas. Le mal est plus profond. Il faut situer les violences de la société française dans leur contexte global : un capitalisme désormais sans frein, redevenu sauvage et menaçant la vie humaine dans ce qu’elle a de plus noble et de plus civilisé. Le contexte global de ces attentats, c’est ce que le philosophe communiste Lucien Sève nomme une « dérive civilisationnelle », véritable « mise en péril du genre humain ». Le capitalisme contemporain provoque un formidable évanouissement du sens. Le seul objectif proposé aux individus est dorénavant l’accumulation d’argent sans fin et la consommation. Et à cette fin, tous les moyens sont bons : « savoir se vendre », « devenir un tueur », etc. Bref, la guerre (économique) de tous contre tous, la prédation devenue vertu, sur fond de monde privé de tout horizon de sens.

Occulter les effets
du capitalisme
et la perspective
de son dépassement

L’idée même d’un sens collectif, d’un projet commun, est écarté comme simple naïveté. Voilà des années qu’on assène aux Européens qu’il n’existe pas d’alternatives à ce monde, qu’il n’y a rien à espérer d’autre, rien à attendre d’une histoire désormais achevée.
Ce discours de la résignation visait à conjurer la « menace » communiste. Il a produit des effets inattendus. Des individus privés de toute cause à embrasser, de tout idéal mobilisateur, dans un contexte de chômage de masse et de travail déqualifié. Que reste-t-il aux individus dans ce cadre ? Endosser les valeurs du capitalisme contemporain, l’argent et la prédation, c’est-à-dire devenir trader ou délinquant ? S’aliéner par la consommation ? Fuir le réel dans la drogue ? Se jeter dans l’utopie religieuse la plus fanatique ? Bien entendu, beaucoup résistent aussi. Car l’horizon émancipateur d’une société des égaux, s’il a reflué, n’a pas disparu.
Ce qui se passe en France aujourd’hui n’a pas beaucoup à voir avec les civilisations, mais beaucoup avec le capitalisme et le monde qu’il engendre. Ceux qui déplorent violence et tensions sociales mais qui ne disent mot sur le capitalisme et les valeurs qu’il charrie (prédation, pillage, concurrence, individualisme) seraient bien avisés de se taire. On ne peut condamner l’effet quand on encourage la cause.
L’idée d’un choc des civilisations séduit parce qu’elle met en mots les tensions du monde contemporain. Mais elle fait fausse route. En particulier, lorsqu’on l’utilise pour penser les problèmes sociaux internes aux sociétés elles-mêmes. Elle contribue à occulter les effets du capitalisme et la perspective de son dépassement. 

*Florian Gulli est responsable des rubriques Mouvement Réel et Dans le texte. Il a coordonné ce numéro en collaboration avec Julien Thorez, géographe, chargé de recherche au CNRS.

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015
 

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