La revue du projet

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Ai Qing (Aï Tsing), Francis Combes

La parution de la Pléiade sur la poésie chinoise et la venue de sept poètes chinois lors de la Biennale internationale des poètes (Zhai Yongming, Ming Di, Yu Jian, Wang Yin, Ouyang Jianhe, Mang Ke, Bei Dao) est pour moi l’occasion de présenter aux lecteurs de La Revue du projet un des principaux poètes chinois du XXe siècle, dont le nom en France n’est guère connu que des spécialistes et que me fit découvrir, alors que j’étais adolescent, la sinologue Michèle Loi, traductrice de Lu Xun (Lou Sin) et auteure des Poètes du peuple chinois (PJO).
Ai Qing est né en 1910, à Jinhua (dans le Zhejiang, à l’est de la Chine). « Deux années avant la fin de la dynastie des Qing, à la veille de la révolution de 1911 », précise-t-il. Quand il était écolier éclata le mouvement du 4 mai 1919 qui revendiqua la démocratie et la science pour la Chine et ouvrit la voie à la propagation du marxisme dans le pays.
Étudiant en Beaux-Arts, il séjourne à Paris de 1929 à 1932 pour élargir son horizon. En France, il découvre Renoir et Van Gogh, mais aussi Verhaeren, Maïakovski et Apollinaire.
Rentré en Chine, il milite à la Ligue des artistes de l’aile gauche. Du fait de son opposition au Kuomintang, il est rapidement arrêté par des mouchards de la police de la concession française de Shanghai et jeté en prison. Il y restera trois ans et trois mois.
C’est là qu’il devient vraiment poète et compose quelques-unes de ses œuvres les plus connues, comme La rivière Dayanhe, À travers la fenêtre grillagée, ou Le Mirliton, à la mémoire d’Apollinaire.
Pendant la guerre anti-japonaise, ayant rejoint les communistes, il se rend dans différentes régions et développe son activité. En 1941, il enseigne à l’Académie des arts Lu Xun de Yan’an (Yenan). En mai 1942, il participe aux Causeries sur l’art avec Mao Zedong. Il est nommé rédacteur en chef de la revue Littérature du peuple et responsable des universités unies du nord de la Chine.
En janvier 1949, au terme de la Longue Marche, Bei Jing (Pékin) est libéré. Après une période d’intense activité politique et administrative qui lui donne l’occasion de faire plusieurs voyages mais l’éloigne de l’écriture, il y revient. Mais en 1958, après les Cent-fleurs, victime de la campagne anti-droitiers, il est déporté dans une ferme de Mandchourie. Libéré en 1961, il n’est pas pour autant réhabilité. La Révolution culturelle le contraindra à s’exiler dans le Xinjiang. Ce n’est qu’en 1978 qu’il est autorisé à publier à nouveau ses œuvres. Nommé vice-président de l’Association des écrivains chinois, il fait de nouveaux voyages dont un second séjour en France. Il meurt en 1996. Ai Qing est le père de l’artiste chinois Wei Wei.
Ses poèmes ont contribué à libérer la poésie des formes classiques et à l’ouvrir à la modernité. Sa poésie est marquée par la poésie étrangère, notamment française, mais est en même temps profondément chinoise, comme en témoignent son réalisme et son engagement moral.

Le mirliton
à G. Apollinaire
« J’avais un mirliton que je n’aurai pas échangé contre un bâton de maréchal de France » G. Apollinaire

De cette Europe multicolore
j’ai rapporté un mirliton.
Avec lui
je me suis promené au bord de l’Atlantique
comme si j’étais à la maison.
Aujourd’hui Alcools est saisi à Shanghai, au bureau de police,
et moi, je suis un « criminel »
car ici tout est interdit
même un mirliton…
Ah ! ce mirliton auquel je tiens tant
est mon souvenir le plus vrai d’Europe !
Monsieur Apollinaire
vous n’êtes pas seulement un Polonais
pour moi vous représentez une histoire
qui circule dans le quartier Montmartre,
l’histoire
longue et passionnante
couleur de violette
que racontait Marguerite
de ses lèvres frémissantes au rouge fané.
Comment ne pas cracher son mépris
sur la carte territoriale
délimitée par Briand et Bismarck
- cette Europe de voleurs abjects
aux yeux pleins de convoitise !
Mais moi, je l’aime
votre Europe,
celle d’Apollinaire et de Rimbaud.
Quand j’étais là-bas
le ventre creux
avec fierté je jouais de mon mirliton.
On se moquait de mon allure
c’était bien mon allure à moi !
On s’habituait mal à mes chansons
c’étaient bien mes chansons à moi !
Écartez-vous
vous qui avez chanté la Marseillaise
mais qui maintenant traînez dans la boue
la gloire du triomphe !
Aujourd’hui je suis dans une Bastille
mais ce n’est pas la bastille de Paris.
Le mirliton n’est plus sur moi
et les fers résonnent plus fort que mes chansons.
Mais je le jure par mon mirliton
son humiliation, sa souffrance
je vais tendre ma main, comme en 1789
vers la flamme du bûcher.
Et quand il sera libre
mon mirliton exécutera
un chant destructeur et blasphématoire
pour ce monde qui l’a outragé.
Je le lèverai haut
et dans un hymne poignant
je l’offrirai à la mer
aux vagues de la mer
à ces vagues de la mer
au sifflement sauvage !

28 mars 1933, traduction Yan Hansheng et Suzanne Bernard, in AI Qing, Cent poèmes, Collection Panda, Pékin, 1984

La Revue du projet, n° 49, septembre 2015

 

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