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Communisme, travail et liberté

Le travail est-il condamné à n’être que contrainte et domination, à être le contraire de la liberté ? Marx s’inscrit en faux contre cette idée et présente le communisme comme une forme de société où la liberté serait présente non seulement en dehors du travail mais également, de manière différente, en son sein.

"En fait, le règne de la liberté commence seulement là où cesse le travail déterminé par la nécessité et la finalité extérieure ; il se situe donc par nature au-delà de la sphère de la production matérielle proprement dite. De même que le sauvage est forcé de lutter contre la nature pour satisfaire ses besoins, conserver et reproduire sa vie, de même l’homme civilisé est forcé de le faire, et il est forcé de le faire dans toutes les formes de société et sous tous les modes de production possibles. Avec son développement, ce règne de la nécessité naturelle s’étend parce que les besoins s’étendent ; mais en même temps s’étendent les forces productives pour les satisfaire. En ce domaine, la liberté ne peut consister que dans le fait que l’homme socialisé, les producteurs associés, règlent rationnellement leur métabolisme avec la nature, le placent sous leur contrôle communautaire au lieu d’être dominés par une puissance aveugle ; qu’ils l’accomplissent avec la plus petite dépense de force et dans les conditions les plus dignes et les plus adéquates à leur nature humaine. Mais cela reste toujours un règne de la nécessité. C’est au-delà que commence le développement de la force humaine qui vaut pour lui-même comme son propre but, le vrai règne de la liberté, mais qui ne peut s’épanouir que sur la base de ce règne de la nécessité. La réduction de la journée de travail en est la condition fondamentale."

Karl Marx, Le Capital,
Livre III, Tome 3, Éditions sociales, Paris, 1974, p. 198 sq.
Traduction de Catherine Cohen-Solal et Gilbert Badia (modifiée)

Règne de la liberté et règne de la nécessité
Marx entend tout d’abord établir un fait universel, valable pour toutes les formes de société, celui d’un partage entre « règne de la nécessité » et « règne de la liberté », entre travail et temps libre. Cette dualité est présente dans toute l’histoire le plus souvent sous cette forme : quelques-uns, les maîtres, les seigneurs, jouissent du règne de la liberté tandis que l’immense majorité travaille pour les premiers, condamnée au règne de la nécessité.
La production matérielle constitue pour Marx une donnée anthropologique indépassable et, dans le livre I du Capital, il présentait déjà le processus de travail comme une « condition naturelle et éternelle de la vie humaine ». La possibilité même d’une perpétuation de l’humanité repose en effet sur l’existence d’une sphère de la production matérielle, que celle-ci soit prise en charge par des esclaves ou par des salariés.
En affirmant cela, Marx entend notamment refuser l’idée que l’automatisation progressive de la production pourrait un jour nous libérer du travail. Une idée qui n’est d’ailleurs pas neuve : au IVe siècle avant notre ère, le philosophe grec Aristote déclarait déjà que si les navettes (outils pour tisser) filaient toutes seules, on pourrait se passer d’esclaves. L’invention du métier à tisser automatique ne donne-t-elle pas raison à Aristote ? Ne s’agit-il pas simplement d’une question de temps et n’est-il pas possible d’entrevoir, à longue échéance, la prise en charge de l’ensemble de la production par des machines ? Non, répond Marx, et pour au moins deux raisons. D’une part, si la mécanisation et l’automatisation font fortement baisser le nombre de travailleurs requis pour fabriquer un même produit, elles en requièrent un nombre croissant pour la surveillance des processus de production et la fabrication des machines. D’autre part, les besoins eux-mêmes s’étendent. La consommation du XIXe siècle a peu à voir avec celle du XXIe siècle, il ne faut donc pas raisonner en faisant comme s’il existait une quantité de besoins absolue et finie (les besoins dits « vitaux » : se loger, se nourrir, se vêtir). L’apparition de nouveaux besoins chez les consommateurs entraîne elle-même une nouvelle demande dans la sphère de la production. La proportion croissante de la part des services au sein de la production semble d’ailleurs peu conciliable avec l’idée d’une automatisation complète de la production. Une machine peut-elle remplacer un comédien ou un enseignant ?

La liberté : après le travail et dans le travail.
Si le règne de la nécessité est indépassable, comment penser la liberté ? Il faut tout d’abord libérer l’homme du travail. Cette libération, on l’a vu, ne saurait être intégrale. Seule une société inégalitaire, esclavagiste par exemple, pourrait libérer totalement quelques hommes du travail, mais en maintenant par la force l’immense majorité dans le règne de la nécessité. Se libérer du travail signifie donc réduire la journée de travail – une revendication politique centrale du mouvement ouvrier, d’après Marx. Si l’homme est contraint de travailler, sa vie ne saurait être réduite à son travail, sauf à le priver de nombre de ses potentialités. Car le temps libéré du travail ne doit pas être simplement le temps nécessaire à la reconstitution de la force de travail, le temps du repos avant de repartir travailler. Le temps libéré du travail, s’il n’exclut pas le repos et même parfois la paresse, est néanmoins pour Marx, un temps actif, celui « où commence le développement de la force humaine qui vaut pour lui-même comme son propre but ». La liberté consiste donc à développer volontairement et consciemment les potentialités de l’être humain, sans considération, du moins en un premier temps, pour l’utilité sociale de ces activités. On peut penser à l’activité de l’artiste, du passionné, à celle du bricoleur, du sportif.
Mais il existe une deuxième forme de liberté, non pas après, mais au sein du travail. Ce qui signifie que le travail n’est pas pure contrainte et que la liberté y a déjà sa place. Penser que la liberté n’a pas sa place dans la sphère de la production matérielle reviendrait à tenir pour négligeable la différence entre l’esclavage, le servage et le salariat. La liberté dans le travail n’est pas le libre développement des potentialités humaines. Elle consiste en une certaine organisation de la production. On peut penser ici à l’association des producteurs en coopérative, laquelle constitue un progrès en matière de liberté par rapport au salariat. Avec la coopérative, la démocratie franchit les portes du lieu de travail en distribuant à chaque associé la même part de pouvoir. La production doit par ailleurs être maîtrisée collectivement et non pas dominée par la « puissance aveugle du marché ». Elle doit être au service des besoins humains et non de l’augmentation du profit. La production matérielle, enfin, ne doit pas rendre impossible la liberté hors du travail. Elle ne doit pas gaspiller l’énergie humaine nécessaire au libre développement des potentialités de chacun. Elle ne doit pas, a fortiori, détruire ces capacités, en soumettant le producteur à des conditions de travail indignes.
Le communisme ? Un ordre social dans lequel se déploient ces deux formes de liberté : le libre développement des potentialités de chacun et la maîtrise collective de la production.

Le livre III du Capital :
un texte resté inachevé
Le troisième livre du Capital, consacré au processus d’ensemble de la production capitaliste et faisant suite à l’étude des processus de production et de circulation du capital, n’a jamais été publié du vivant de Marx. Demeuré à l’état de brouillon malgré des années de travail, il a été mis en forme et édité pour la première fois par Engels en 1894. On y trouve notamment d’importantes analyses concernant le taux de profit, le crédit ou encore la rente foncière.

La Revue du projet, n°48, juin 2015
 

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