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Supports pédagogiques et inégalités scolaires : études sociologiques, Stéphane Bonnéry (dir.)

La Dispute, 2015
Par Igor Martinache
Depuis maintenant plusieurs décennies, l’école fait l’objet d’une attention publique centrale et cristallise les tensions. Bien des raisons peuvent expliquer cela : tant la population qu’elle concerne que les missions éducatives qu’elle endosse à son égard ne peuvent laisser indifférents, mais le fait qu’elle soit porteuse, plus que toute autre institution, de la promesse d’égalité des chances – valeur cardinale dans des sociétés libérales – n’est également sans doute pas étranger à cela. Or, loin de la réaliser, elle vient au contraire entretenir le mythe de la « méritocratie » et même légitimer les inégalités de fait, comme l’a montré toute une flopée de travaux sociologiques depuis Les Héritiers (1964) et La Reproduction (1970) de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron. Et pourtant, si le constat d’une inégalité de traitement semble aujourd’hui admis par la plupart de nos concitoyens, peut-on en revanche, faire nôtre l’idée selon laquelle celle-ci se nicherait dans toute une série de mécanismes fins reposant sur l’affinité entre la culture scolaire et celle des classes dominantes, permettant aux enfants de ces dernières de réaliser un « délit d’initiés » d’un genre particulier. Tout au plus va-t-on ainsi débattre de l’enjeu – bien réel – de la ségrégation scolaire que ne viennent pas régler les politiques dites « d’éducation prioritaire ». Or, le diable est dans les détails, et en matière éducative, les inégalités commencent dans les pratiques enseignantes et les supports scolaires. C’est plus particulièrement sur ces derniers, largement délaissés jusque-là par les sociologues, que viennent se pencher les auteurs de cet ouvrage collectif, toutes et tous membres de la même équipe de recherche. Manuels scolaires, fiches confectionnées par les enseignants, mais aussi extraits de morceaux diffusés en cours d’éducation musicale ou encore ouvrages de littérature jeunesse, lesdits supports peuvent prendre des formes variées et évolutives dans le temps, mais tous ont en commun de constituer un intermédiaire entre les intentions de leurs concepteurs et les influences qu’ils exercent sur leurs utilisateurs, en cadrant néanmoins les usages possibles que ces derniers peuvent en faire.
En analysant l’évolution de différents supports au cours des dernières décennies dans le contexte français, les différents articles réunis ici mettent en évidence un certain nombre de constantes dans la manière dont les supports contribuent à alimenter les inégalités d’apprentissage selon l’origine sociale des enfants, en exigeant des élèves des opérations toujours plus complexes et implicites, sans pour autant les accompagner dans l’acquisition des savoir-faire nécessaire à leur réalisation. Encouragés en cela par l’évolution des programmes scolaires, ces supports ne demandent en effet plus un simple apprentissage de leçons linéaires pratiquement par cœur visant à la restitution – méthode d’apprentissage en soi discutable, mais ayant le mérite d’être explicite et ce faisant plus égalitaire. Ils exigent au contraire de leurs jeunes utilisateurs d’effectuer différents types de sauts cognitifs, de distinctions et de « mises en relation » d’éléments hétérogènes : images et textes, activités ou œuvres différentes, capacité à distinguer tout en les mobilisant simultanément le général du singulier, l’essentiel de l’anecdotique, le scolaire de l’extrascolaire, le sérieux de l’amusement, etc. Ce faisant, ils changent implicitement le rôle de l’élève, mais aussi des enseignants, qui deviennent de ce fait davantage des guides que des « maîtres », et renforcent le malentendu avec les parents des classes populaires, tentés dès lors de revenir à des méthodes « traditionnelles » comme le montre Séverine Kapko dans son article.

Au-delà même des supports, c’est donc un enjeu de taille que soulèvent les chercheuses et chercheurs une contradiction majeure de l’école à l’époque contemporaine qui traverse tout particulièrement ceux qui prennent au sérieux sa vocation émancipatrice. Comment ne pas en rabattre sur les ambitions éducatives visant à former des citoyennes et des citoyens réflexifs, tout en faisant en sorte que ces dernières ne conduisent pas à abandonner en cours de route les enfants ne disposant pas des dispositions initiales et des codes pour y arriver ? La réponse réside en partie dans un effort toujours recommencé d’explicitation des objectifs et consignes et de réflexion sur la progressivité des apprentissages, mais reste à savoir comment les traduire dans la pratique.

La Revue du projet, n°48, juin 2015
 

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