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Capitalisme, désir et servitudes, Frédéric Lordon

La Fabrique
Par Jean-Michel Galano
Après beaucoup d’autres, Frédéric Lordon a entrepris « d’aider à compléter Marx ». Sympathique attention. Il s’agit selon l’auteur de « combiner un structuralisme des rapports et une anthropologie des passions : Marx et Spinoza ». Dès les premières pages, il pose comme une évidence que Marx aurait seulement décrit les structures économiques et sociales du capitalisme sans examiner les conditions et les conséquences subjectives de l’acceptation par les salariés de leur condition aliénée. Ici déjà, le lecteur tant soit peu familier du Capital fronce le sourcil : Marx parle en plus d’un endroit de ces choses, et la réinsertion de « la suave économie politique » dans l’histoire est l’une des lignes de forces de sa « critique de l’économie politique ». Mais passons.
Ce souhait d’enchâsser la pensée de Marx dans une métaphysique fait curieusement écho à un problème très actuel : comment se fait-il que des hommes et des femmes acceptent « librement » de sacrifier leurs intérêts et même leurs vies pour l’entreprise ?
La réponse de Lordon peut se résumer ainsi : l’entreprise est subjectivement l’émanation d’un « désir-maître » qui utilise l’argent et les moyens matériels, logistiques et communicationnels dont il dispose pour subjuguer les salariés en jouant de leurs désirs propres ; en leur dispensant des gratifications (ce que Spinoza appelle des « joies » et La Boétie « servitude volontaire ») qui rendent leur aliénation non seulement supportable, mais agréable. Alors que le capitaliste du temps de Marx tenait les salariés par l’aiguillon de la faim (affect triste), que le capitalisme fordien les tenait par un affect joyeux mais « extrinsèque » (avoir de l’argent pour consommer) le capitalisme néolibéral les tient par un affect joyeux interne (faire partie de l’entreprise). Affect aisément réversible en crainte du déclassement.
De là quelques formules brillantes : « Le patronat veut des oranges mécaniques » : Lordon exhibe avec férocité l’idéologie rampante qui imprègne tant de discours lénifiants sur l’entreprise. Plus encore, il décrit très bien la souffrance retenue de nombreux personnels d’encadrement amenés à s’identifier à ce qu’ils croient être « leur boîte », avec les excès que l’on connaît.
Mais c’est ici que se pose, je crois, la question cruciale : les hausses de salaires, l’amélioration des conditions de travail, la protection sociale, la retraite, ne sont-elles pas à mettre d’abord, au crédit des luttes ?
Le grand mérite de Lordon est de refuser la dissociation entre économie et anthropologie, et de poser la question de la dimension imaginaire dans la relation des salariés à l’entreprise. Pour autant, il ne nous donne pas les moyens de penser l’entreprise autrement que comme un lieu de manipulation. Où sont dans cette épure les comités d’entreprise, les conventions collectives, et autres acquis de l’action syndicale ? Où sont la production et l’appropriation des richesses sociales ?  

La Revue du projet, n°48, juin 2015
 

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