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Résistances, Jean Salem

Éditions Delga, 2015

Par Igor Martinache
« Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes ». Ainsi aurait pu s’intituler ce livre d’entretiens si le titre n’avait pas déjà été pris par une comédie gentillette. Professeur de philosophie à l’université Paris-1 où il organise depuis une dizaine d’années le roboratif séminaire « Marx au XXIe siècle » (http://seminaire-marx.univ-paris1.fr), Jean Salem y revient sur son itinéraire d’un enfant – culturellement – gâté, fils de Gilberte et Henri Alleg, infatigables militants et intellectuels communistes. Avec de tels moules, la reproduction sociale s’avère néanmoins positive, même s’il n’est pas toujours facile d’être ballotté entre Alger, Tarascon, Prague et Moscou au gré des activités parentales. Le jeune Jean en tire néanmoins un appétit insatiable pour la culture classique en même temps qu’un goût pour les voyages et un sens politique affirmé. C’est tout cela qu’il raconte à Aymeric Monville, éditeur militant (ce qui devient un pléonasme à notre époque) également communiste « non pratiquant ». Mais, à l’exemple de son regretté père dans ses très belles Mémoires algériennes, Jean Salem ne s’adonne pas à un exercice d’auto-complaisance trop fréquent dans ce genre éditorial, mais parsème son récit de nombreuses analyses réflexives. Ce sont, en fait, plusieurs ouvrages en un que le lecteur y trouvera : le parcours biographique et intellectuel d’un communiste resté fidèle à ses engagements, des souvenirs tantôt cocasses tantôt édifiants de rencontres aux quatre coins du monde, des réflexions sur l’état du monde actuel, une initiation philosophique à la pensée des atomistes classiques (Démocrite, Epicure et Lucrèce), mais aussi une analyse (très) critique des évolutions du milieu universitaire et… du PCF ! Si Jean Salem ne mâche pas ses mots contre l’historiographie dominante tendant à exagérer le passif des Communistes français, comme de leurs homologues étrangers, ou sur la trahison d’un Parti socialiste mitterrandien qui usurpe son nom, il n’en est pour autant pas tendre avec le PCF qui poursuivrait une dérive socio-démocrate depuis le secrétariat de Georges Marchais. Ce qui ne justifie pas pour autant de quitter le navire, mais oblige à s’interroger sur son cap avec discernement. Si une telle position tiraillée, nostalgique du « centralisme démocratique » et d’une lutte des classes clairement assumée, n’est évidemment pas originale, elle est néanmoins déployée ici de manière particulièrement claire et contextualisée pour nourrir un débat bien nécessaire. Certains lecteurs pourront en revanche trouver que ses critiques du genre, du care ou de Foucault comme objets de recherche à la mode, ou du « pédagogisme » comme source des maux de l’Éducation nationale manquent un peu d’étayage et appellent à la discussion. Il n’en reste pas moins un ouvrage particulièrement engagé et engageant, alimenté de part en part de références érudites, mais écrit dans un style oral et vivant. Bref, une invite convaincante à résister à l’air du temps. Reste à trouver comment le traduire dans une stratégie politique pertinente, où les Communistes ne joueront pas encore le rôle des dindons de la farce…  

La Revue du projet, n°48, juin 2015
 

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